
Une habitude : dans la boîte en arrière-plan de l’image, je conserve les carnets qui m’accompagnent au jour le jour. Un coup d’oeil de temps en temps et j’y retrouve le mélange de numéros de téléphone importants à l’époque, d’événements, de livres à commander, de réflexions ou de bouts de dialogue que je veux placer dans un récit, de pensées éparses, en français, en anglais et parfois, dans une langue qui bifurque de l’une à l’autre à mi-chemin.
Dans ce carnet-ci (2015), sur deux pages, une femme larguée en France avec ses trois petits (le mari avait pris des billets aller-retour pour des “vacances en France” avant de repartir en solo.) Il lui envoyait occasionnellement + ou – 200 € pour les enfants. Un homme précautionneux: avant de la quitter, il ne la frappait jamais au visage et utilisait la “batte” en plastique du fils aîné pour administrer ses “corrections.” Il faut la mettre en contact avec une avocate, mais la preuve des violences (sa meilleure chance pour une mesure de protection et un éventuel titre de séjour) sera difficile à établir.
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Un commentaire d’Asli Erdogan (on sent son expérience en physique quantique): “Quand on veut décrire la réalité, l’écriture exerce une influence sur elle.”
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“Z’on qu’à attendre” dit la dame à la clinique. Parce que le temps des pauvres n’a aucune valeur, alors, ils n’ont quà poireauter. De toute façon, qu’ils ratent un bus pour en prendre un autre, ils n’ont rien d’important qui les attend, n’est-ce pas?
lls ne sont pas comme le petit monsieurs en costume cintré qui s’est choisi des lacets rose pour ses jolies chaussures pointues qu’on introduit avec des sourires.
“Pardon, madame, l’horaire du bus...” – ” Ben quoi, l’horaire ? Vous avez rendez-vous avec un sénateur, peut-être? ”
Le temps des prisonniers, ah, le temps des prisonniers. Quelle valeur sublime pour le geolier. Tenir le temps d’un autre comme ça. Le tenir à sa merci. “Bof, dit le geolier, j’ai la flemme ce matin et celui-là, il m’emmerde. Je passe tout droit, j’ouvre à côté, la tête qu’il va faire à se convaincre que je l’ai oublié.“
Le temps du prisonnier. Quelle denrée précieuse entre les doigts de ceux qui le lui ont volé.
(suivi de l’adresse de la prison de Bakirköy à Istanbul.)
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(Mais je note aussi que je n’ai jamais commandé Walter Benjamin Histoire d’une amitié par Gershom Sholem, Hachette Pluriel, Paris 2001).
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“Finance : une machine qui dévore plus d’énergie qu’elle n’en produit.”
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Deux bouts de conversation dans deux cafés différents:
Dans l’un, deux jeunes hommes : “Ben, elle l’a déjà divorcé dans sa tête, ton frère.“
Dans l’autre, une jeune femme à un jeune homme: “Tu vas m’attendre, hein ? Je ne suis pas certaine de rester avec lui.”
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Puis, “à l’arraché, dans les dernières minutes de la rencontre avec le secrétaire du préfet, le “niaka” suivant: “et ben, d’ici lundi ou mardi au plus tard, votre protégé, vous lui trouvez un employeur volontaire à signer un engagement de 5 ou 6 mois, plus la taxe OFII (1/2 SMIC de “droit d’entrée“), et voilà”. Niaka.
(7 ans plus tard, le préfet a changé, le secrétaire aussi. Les OQTF – Obligation de quitter le territoire français – tombent toujours avec la même régularité; seuls en sont exemptés les ukrainiens, du moins pour le moment. Mais la personne impliquée dans le “Niaka” ci-haut est toujours ici. Pourquoi ? Parce que les personnes qui parviennent à communiquer avec des avocats spécialistes du droit des étrangers réussissent souvent à se tirer d’affaires; en absence d’aide, la partie est perdue d’avance.)
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Raison pour laquelle C ne s’est présentée au rendez-vous que nous lui avions fixée à la préfecture : elle et D ont passé six heures aux Urgences après que le videur d’un bar à Toulouse ait donné un coup de boule à D, l’envoyant valdinguer contre le mur. C s’est précipitée à l’aide de D en invitant le videur à connaître sa propre mère dans le sens biblique du terme. Résultant en un second coup de boule pour C, suite auquel C et D se retirèrent dans une allée avant de décider qu’ils seraient sans doute mieux à l’hôpital. Je lui ai dit qu’un rdv manqué à la préfecture, ça ne se rattrapait pas comme ça, et elle m’a dit que j’avais le coeur d’une limace. Image inattendue. Son français fait des progrès remarquables; ça lui sera peut-être utile dans son pays d’origine.
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Et dans le carnet actuel ? Ouvert au hasard, sur la page de gauche :
“Avec L’Union Soviétique pour l’éternité, mais pas une heure de plus” graffiti sur un mur en Tchécoslovaquie, 1968
“Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. “Camus
et sur la page de droite, un titre d’Ahmet Altan, emprisonné “à vie” par l’injustice d’Erdogan, puis libéré en 2021 : “L’amour au temps des révoltes.”
Raphaël Kempf, “Ennemis d’Etat, Les lois scélérates, des anarchistes aux terroristes, éditions La Fabrique, septembre 2019 13€ ( ni l’un ni l’autre commandés à ce jour.)
Suivi de numéros de téléphone.
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A habit: in the box appearing in the background of the image, I keep the small notebooks that accompany me on a daily basis. With a glance from time to time, I find the mix of phone numbers that mattered in that time period, events, books to order, reflections or bits of dialogue I want to include in a story, random thoughts, in French, in English and sometimes, in a tongue that switches over into the other one in mid-course.
In this one (in 2015), on two pages, facts concerning a woman dropped off with her three kids (the husband had taken round-trip tickets for a “holiday” in France before going back home on his own). He occasionnally sent her 200 € more or less “for the kids”. A cautious man: he never hit her in the face, and always beat her with the eldest son’s plastic baseball bat when she needed a “correction”.
She needs to be put in contact with a lawyer, but proof of physical violence – her best chance at protection and, eventually, a residency permit – will be hard to establish.
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A comment by Asli Erdogan (in which you sense her experience with quantum physics): “When you want to describe reality, writing has an influence on it.”
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A personal reflection: “They can wait,” says the woman at the Clinic. Because poor people’s time is valueless so, they can just sit there, miss one bus and take another. After all, there’s nothing important awaiting them, right?
They’re not like the little gentleman in his custom-fitted suit who’s chosen pink shoelaces for his pretty pointed shoes who gets ushered in with smiles.
“Excuse me, Ma’am, the bus schedule...- What schedule ? You have a meeting with a senator, maybe?“
Prisoners’ time, ah, prisoners’ time. What sublime value it has for the jailer. Holding on to someone else’s time like that. Holding it at your mercy. “Fuck, says the jailer, I’m not with it this morning and that one is always shitting me. I’ll go right by his cell and open the next one over, the look he’ll get thinking I’ve forgotten him.”
The prisoner’s time. Such a precious commodity between the fingers of those who have stolen it from him.
(followed by the address of Bakirköy prison in Istanbul.)
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But I also notice I never ordered Walter Benjamin Histoire d’une amitié by Gershom Sholem, Hachette Pluriel, Paris 2001).
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“Finance : a machine that devours more energy than it produces.”
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Two bits of conversation in two different cafés:
In one two young men: “Well, she’s already divorced your brother in her head.”
In another, a young woman to a young man: “You’ll wait for me, hey? I’m not sure I’ll stay with him.”
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Then, “in a snatch in the final minutes of the meeting with the préfet’s secretary, a simple-as-pie as follows: “well, before Monday or Tuesday at the latest, your protégé, you find him an employer willing to sign a contract for 5 or 6 months, plus the Immigration and Integration Tax (1/2 the amount of the minimum wage as “right of entry”), and there you go.” Simple as pie.
(7 years later, the prefect has changed and so has the secretary but the OQTF – Obligation to Leave the French Territory – still fall steadily, Ukrainians being the only ones exempted, at least for the time being. But the person involved in the “simple” arrangement described above is still here. Why? Because those who manage to contact lawyers specialized in the laws concerning strangers stand a way better chance of pulling through; without help, it’s game over before it even begins.)
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Reason why C did not show up for the meeting we had arranged for her at the préfecture: She and D spent six hours at Emergency after the doorman at the bar in Toulouse gave D a head butt that knocked him against a wall. C jumped in to help D and told the doorman to go have sexual congress with his birth mother. Hence, a second head butt, to C this time; C and D retreated into an alleyway and then decided they’d be better off at the hospital… I told her a missed appointment at the préfecture was not an easy problem to resolve and she told me I had a heart like a snail’s. An unexpected image. Her French is showing remarkable progress; it may prove useful in her country of origin.
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And in the current notebook? Opened at random:
On the left page: “With the Soviet Union for eternity, but not a second longer” – graffiti on a wall in Czeckoslovakia, 1968
“Giving things the wrong name adds to the world’s misery.” (Camus)
and on the right-hand page: a title by Ahmet Altan, imprisoned “for life” by Erdogan’s system of injustice, then liberated in 2021 : “L’amour au temps des révoltes.” (Love in the days of rebellions)
Raphaël Kempf, “Ennemis d’Etat, Les lois scélérates, des anarchistes aux terroristes, éditions La Fabrique, septembre 2019 13€ (State enemies, Villainous Laws, from anarchists to terrorists)( neither book ordered to this day.)
Followed by phone numbers.