5 mai 2025

Rêve : J’écrivais à Jean-Marc Adolphe de les humanités au sujet d’un passage dans 2084 La Fin du Monde de Boualem Sansal, lui disant qu’il nous fallait absolument le publier – le passage aux pages 122-123 où Sansal écrivait qu’avec le temps, au lieu de s’étendre, le langage s’était rapetissé (jusqu’à n’être plus que des émojis visuels ou sonores, en fait.) Le rêve était si intense que je croyais vraiment être devant l’écran et voir les mots y apparaître, à tel point qu’il a fallu que je me réveille pour constater qu’il n’en était rien.

Le passage en question se lit comme suit : “Si d’aucuns avaient pensé qu’avec le temps et le mûrissement des civilisations les langues s’allongeraient, gagneraient en signification et en syllabes, voilà tout le contraire : elle avaient raccourci, rapetissé, s’étaient réduites à des collections d’onomatopées et d’exclamations, au demeurant peu fournies, qui sonnaient comme cris et râles primitifs, ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs. À la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’auront pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer. C’était une réflexion en passant, inspirée par l’atmosphère chaotique du ghetto.” *

Les “choses qui n’auront pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer.” Oui, vraiment, les émojis me font souvent cet effet de déperdition de tout ce qui est le moindrement complexe à exprimer. Ces anciens gamins des jours d’accompagnement scolaire, perclus de mots, que je vois parfois rôder en bande bruyante, noyée dans des sonorités lourdes, insistantes, nourries de rancunes.

*Boualem Sansal, 2084 La fin du monde, folio, éditions Gallimard 2015.

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J’irai à l’atelier d’écriture, cet après-midi, utiliser ce temps pour avancer sur un passage de L’Horloger des Brumes.

Hier, j’ai relu en français, et déchiffré en russe, Le Dernier Départ de Guennadi Aïgui** et regardé une image de la statue de Raoul Wallenberg qui lui a inspiré ce texte d’une densité extraordinaire. Le geste de la main, celui que ferait un adulte en posant une main affectueuse et protectrice sur la tête d’un enfant. voir ci-haut).Et ce mot, justement, main, en leit-motiv. Et le mystère voulant que ce mot soit si différent en russe, en français, et en anglais.

**Guennadi Aïgui, Le Dernier Départ, traduction André Markowicz, Les Éditions Mesures, 2019.

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Dream : I was writing to Jean-Marc Adolphe from les humanités about an excerpt in 2084 La Fin du Monde (2084 the End of the World) by Boualem Sansal, telling him we absolutely needed to publish the passage on pages 122-123 where he writes that, with time, instead of spreading in length and number of syllables, language had shrunk (until it was no longer than visual or sound emojis, in fact). The dream was so intense that I thought I was really in front of the screen watching the words appear on it, so much so that I had to wake up to realize it was not so. .

The passage in question reads as follows: “Si d’aucuns avaient pensé qu’avec le temps et le mûrissement des civilisations les langues s’allongeraient, gagneraient en signification et en syllabes, voilà tout le contraire : elles avaient raccourci, rapetissé, s’étaient réduites à des collections d’onomatopées et d’exclamations, au demeurant peu fournies, qui sonnaient comme cris et râles primitifs, ce qui ne permettait aucunement de développer des pensées complexes et d’accéder par ce chemin à des univers supérieurs. À la fin des fins régnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’auront pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer. C’était une réflexion en passant, inspirée par l’atmosphère chaotique du ghetto.” (If several had thought that, with time and the ripening of civilizations, languages would grow in length, would gain more meaning and syllables, here was the very opposite: they had shrunk, become smaller, been reduced to a collection of onomatopeia and exclamations, sparse at that, sounding like cries and primitive moans, which did not allow in any way the development of complex thoughts and reaching superior universes through that path. In the end of ends silence will reign and it will weigh heavily, it will bear all the weight of things that have disappeared since the beginning of the world and the even heavier one of things that will never have seen the light of day for lack of meaningful words with which to name them. This was a reflection in passing, inspired by the ghetto’s chaotic atmosphere.”

The “things that will never have seen the light of day for lack of meaningful words with which to name them” . Yes, truly, emojis often give me that sense of a loss of everything that is the slightest bit complex to express. Those former kids from the school coaching days, word cripples I sometimes see prowling in loud gangs, drowned in heavy, insistent sounds fed on resentments.

I will go to the writing workshop this afternoon, in order to use the time to move forward on a section of L’Horloger des Brumes.

Yesterday, I re-read in French, and deciphered in Russian, Guennady Aïguy’s Le Dernier Départ (The Final Departure) and looked at an image of the statue of Raoul Wallenberg in Budapest, statue that inspired this text of extraordinary density. The hand gesture, that an adult would make, placing an affectionate and protective hand on a child’s head (see above). And that word, precisely, hand, as a leit-motiv. And the mystery of that word being so different in Russian, in French and in English.

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