
“C’est l’âge critique,” dit Jean-Paul. (Extraits d’une “revue féminine” des années ’60. On peut compter sur la loyauté indéfectible du chien Rufus.)
Des rêves, ne me reste que ceci : une ambiance rappelant celle du poème de Brodsky débutant par les mots “nous vivions dans une ville couleur de vodka pétrifiée” , au moment de quitter ensemble un lieu en voiture, un des membres du groupe se rendait compte qu’il avait oublié un objet précieux, violet, qui ressemblait à un croisement entre la queue d’un chat et ces micros poilus qu’utilisent les reporters à l’extérieur, les poils absorbant les bruits créant de l’interférence; puis, à la toute fin, posés sur un sac à ordures archi-plein et noué, deux autres sacs entamés que j’étais en train de nouer pour que les ordures ne se répandent pas partout.
Diverses réflexions, dont celles notées hier après une longue conversation avec Rustine : l’une sur le fait que les notions de classes sociales et de partis “de gauche” et “de droite” sont de plus en plus obsolètes, remplacées par celle de “ceux d’en bas” et “ceux d’en haut” (qui s’imaginent pouvoir remplacer la majeure partie de “ceux d’en bas” par des robots, Rustine qui est reparti avec Coeur de chien de Boulgakov, après avoir bien apprécié Le Maître et Marguerite; puis la note suivante à moi-même, un peu plus tard, en réfléchissant à L’Horloger des Brumes :
On nous dit qu’on trouve « tout le savoir du monde » désormais, sur internet. D’abord, c’est faux. Tout le savoir non écrit, orale ou gestuel, ou encore dans une langue non numérisée, ne se trouvent pas sur internet. De plus, les « savoirs » les plus récents ont tendance à déplacer ou à se « surclasser » par rapport aux précédents (si je recherche Pharos, par exemple, on me défile sur 2 ou 3 pages l’acronyme de la Plateforme d’harmonisation, d’analyse, de recoupement et d’orientation des signalements pour y signaler des contenus en ligne illicites. Pharos, l’île où se trouvait le phare d’Alexandre le Grand ? Il faut préciser île de Pharos et si tu ne sais pas déjà qu’il s’agissait d’une île, tu ne la trouveras pas dans « tout le savoir du monde » . Ou encore, un nom commun de la langue – française ou anglaise – se voit capter et transformer en marque de commerce. Ou le chatbot ment, tout simplement et si tu ne connaissais pas la réponse avant de le consulter, tu croiras ce que te raconte si aimablement le chatbot. Si tu habites la Chine, les massacres qui se sont déroulés sur la place Tienamen en 1989 ? Quels massacres ? Rien de tel existe sur ton moteur de recherche chinois. Ici, en « Occident libre » ? Les informations dépendront du moteur que tu utilises et/ou de l’honnêteté de la source.
Alors, que restera-t-il de « tout le savoir du monde » en 2184, après 160 ans ponctués de quelques malheureux « accidents nucléaires », quelles qu’en soient les origines – déclenchement intentionnel d’une arme, dommages « accidentels » à des centrales d’un ennemi, vieillissement et mauvais entretien des équipements, expériences mal conduites par des gens mal formés ou par absence de règlementation ?
*
Le poème de Joseph Brodsky :
Nous vivions dans une ville couleur de vodka pétrifiée.
L’électricité venait de loin, des marécages
et l’appartement paraissait de soir en soir
maculé de tourbe et piqué de moustiques.
Les costumes étaient mal taillés, ce qui trahissait
la proximité de l’Arctique. Au bout du couloir, le téléphone
sonnait de sa voix de crécelle, ressuscitant non sans peine
d’une guerre qui n’était pas finie depuis longtemps.
Trois roubles décoraient les aviateurs et les mineurs.
Je ne savais pas qu’un jour tout cela ne serait déjà plus.
Les casseroles émaillées de la cuisine
renforçaient la foi dans le lendemain en s’obstinant
à se transformer dans les rêves en couvre-chefs ou bien
en triomphe de l’astronautique. Les voitures elles aussi
roulaient vers l’avenir et elles étaient
noires, grises et parfois (les taxis) même
marron clair. Il est étrange et désagréable
de penser que même le fer ne connaît pas son destin
et que la vie fut vécue au nom de l’apothéose
de la firme Kodak, laquelle avait cru aux impressions
et avait rejeté les négatifs.
Les oiseaux du paradis chantent sans avoir besoin de branche frêle.*
(traduction André Markowicz)
*Joseph Brodsky, Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie poétique 1961-1996, Édition d’André Markowicz, préfaces de Michel Aucouturier et d’André Markowicz, traduit du russe par MIchel Aucouturier, Jean-Marc Bordier, Claude Ernoult, Hélène Henry, Ève Malleret, André Markowicz, Georges Nivat, Léon Robel, Véronique Schiltz et Jean-Paul Sémon, traduit de l’anglais par Sylvie Doizelet et André Markowicz, Gallimard, 2026.
*
Of the dreams, all that remains is as follows : in a mood reminiscent of that of the poem by Brodsky that begins with the words “we lived in a town the color of petrified vodka”, as they were leaving a place together in a car, one of the members of the group realized he had forgotten a precious violet-colored object that looked like a combination of a cat’s tail and one of those furry microphones reporters use outside, the hairs absorbing sound interferences; then, at the very end, resting on a knotted garbage bag filled to the brim, two other bags, not filled yet, that I was tying shut so that the garbage wouldn’t spread out everywhere.
Various reflections, including those jotted down yesterday after a long conversation with Rustine : one, on the fact that notions of social classes and of “left-wing” and “right-wing” political parties are now more and more obsolete, replaced by that of “chose at the bottom” and “those on top” (who imagine themselves replacing most of the “those at the bottom” with robots), Rustine leaving with my copy of Bulgakov’s Heart of a Dog, after greatly appreciating The Master and Margarita; then the following note to myself, a bit later, as I thought about L’Horloger des Brumes :
We are told that we can find “all the world’s knowledge” now on internet. First of all, this is not true. All the unwritten knowledge, oral or based on physical gestures, or yet again from a language that has not been digitalized, cannot be found on internet. Moroever, the most recent “knowledges” tend to displace or “override” older one (if I search for Pharos, for instance, over here, I’ll find 2 or 3 pages all about the acronym for the Platform of harmonization, analysis, referencing and orientation of signaling about illicit online content. Pharos, the island where was found Alexander the Great’s light house ? You must specify Pharos island and if you didn’t already know it was an island, you wouldn’t find it in “all the world’s knowledge”. Or yet again, a common noun in the language — French or English — finds itself grabbed and transformed into a commercial brand. Or the chatbot lies simply, and if you didn’t already know the answer before consulting it, you will believe whatever the chatbot so pleasantly tells you. If you live in China, the massacres that took place on Tienamen Square in 1989 ? What massacres ? Nothing of the kind exists on your Chinese research system. Here, in the “Free West” ? It all depends on which system you’re using and/or the honesty of the source.
So what will remain of “all the knowledge in the world” in 2184, after 160 years marked by a few unfortunate “nuclear accidents”, whatever their origin — intentional launching of a weapon, “accidental” damage to an enemy’s power stations, ageing and negligent upkeep of equipments, experiments poorly conducted by badly trained individuals or through lack of rules ?
I’m re-reading the Brodsky poem and translating it in my head. May attempt it privately in writing.