
Vers 3 heures du matin, l’insomnie m’a laissée échouée sur un de ces réveils en pleine nuit, dans les détritus de vieux souvenirs, après un rêve qui s’est d’abord résumé en anglais dans ma tête : l’histoire d’une longue trahison : d’une amitié, d’idéaux partagés, de concepts, de projets, et de la prise de conscience qu’il s’agissait d’un processus continu de double pensée, de double jeu depuis des années, de duplicité à double face, l’exploitation égoïste de loyautés comme si les autres, tous, n’existaient qu’aux seuls fins de leur exploitation pour ses propres intérêts, le déroulement en étant comme un film jouant au ralenti des scènes qu’on avait confondu pour de l’amitié, comme dans un roman de John LeCarré quand il devenait évident que la notion de loyauté était étrangère à la compréhension que cette personne se faisait des relations humaines, la réalisation en étant si profonde qu’elle ne laissait aucune place à l’indignation, ou à la colère, ni même à la tristesse, juste des morceaux fracassés et inutilisables de ce qu’on avait pris pour ce que ça n’avait jamais été, même les “circonstances atténuantes” n’ayant rien à y faire, puisque la loyauté n’avait jamais fait partie de ce que cette personne comprenait des “transactions” entre humains.
Le père de John LeCarré était un homme faisant profession de malhonnêteté; le fils utilisa ses trahisons pour écrire des romans sur les mensonges au coeur de l’appareil des services gouvernementaux de renseignements.
Tout ceci ayant deux sources dans la journée d’hier :le première, une réflexion sur le personnage de Sophie dans L’Horloger des Brumes, jeune femme qui aurait eu 21 au moment de sa mort en 1974. J’ai écouté des chansons populaires françaises de ces années-là pour retrouver quelque chose du climat dans lequel elle aurait baigné, la plupart tout aussi nulles que les chansons américaines dont elles étaient inspirées et que moi, j’écoutais dans les années 60. Notamment, un truc qui s’appelait Vanina en français, copie du succès d’un certain Del Shannon en 1961, My Little Runaway (my run run run run runaway). L’hystérie qui se déclenchait aux inanités d’un Paul Anka, d’un Neil Sedaka, d’un Ricky Nelson avant la déferlante des Beatles quand le niveau sonore des pâmoisons rendait inaudible ce que les quatre garçons interprétaient sur scène.
La seconde source : traduction d’une chronique de Gil Duran, expliquant le contenu de l’invitation du président argentin, Javier Milei, aux milliardaires de la tech pour venir s’installer dans son pays où ils pourront faire ce que bon leur semblera sans qu’on les embête avec des règlements. Il fait voter une loi accordant même un statut officiel à des sociétés gérés par des non-humains (les IA) les dégageant de toute responsabilité au cas où leurs initiatives auraient des conséquences catastrophiques.
Je tombe ensuite dans Les aventures de la marchandise * sur une phrase de Marx que j’avais recopiée en bas de page, phrase dont il ne pouvait pas se douter de la préscience : “Toutes les nations adonnées au mode de production capitaliste sont prises périodiquement du vertige de vouloir faire de l’argent sans l’intermédiaire du procès de production.” Parce que le truc, au fond, n’a rien à voir avec la marchandise en tant que telle. Le truc, le seul, l’unique, c’est l’accumulation, moteur du système et raison de son existence. Et que les conséquences en soient la famine, la mort ou la folie pour des millions de personnes, hein, so what quand on est dans la course à qui sera le premier à se proclamer possesseur de mille milliards, puis de deux mille milliards, puis de…
Et donc, au marché avec l’espoir d’un peu de repos cet après-midi.
*Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise, Pour une critique de la valeur, Éditions La Découverte 2017
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Toward 3 am, insomnia left me stranded in one of those awakenings in the middle of the night, in the rubbish of old memories, after a dream that first summarized itself in English in my head : the story of a long betrayal: of friendships, of shared ideals, of concepts, plans, of the rezalization that this had been an ongoing process of double think of double crosses going on for years, duplicitous, doubled-faced, self-serving exploitation of loyalties as if others, all of them, existed for the sole purpose of being used for total self-serving and self-righteous ways, the unfolding of it as in a slow-motion filmed replay of scenes from what had been mistaken for a friendship, ultimately, like a John LeCarré novel, it appeared that the very notion of loyalty was foreign to the person’s understanding of human relationships, the realization being so deep-rooted that it left no room for indignation, or anger, or even sadness, just bits of shattered and unsalvageable shards of what had been taken for what it never was, even “extenuating circumstances” didn’t cut it, loyalty was never part of that person’s understanding of what human “transactions” were about.
John LeCarré’s father was a man who made a profession out of dishonesty; his son used his betrayals in order to write novels on the lies at the heart of governmental intelligence services.
All this stemming from two sources yesterday: the first, a reflection about the Sophie character in L’Horloger des Brumes, a young woman who would have been 21 at the time of her death in 1974. I listened to popular French songs of those years to get a flavor of the mood in which she would have been bathed in, most of them as stupid as the American songs that inspired them and that I had listened to you in the 60s. Notably, a thing called Vanina in French, a copy of the hit by one Del Shannon in 1961, My Little Runaway (my run run run run runaway). The hysteria set off by the inanities sung by Paul Anka, Neil Sedaka, Ricky Nelson before the Beatles tsunami when the sound level of the swooning rendered inaudible what the four boys were interpreting on the stage.
The second source : translating a post by Gil Duran, explaining the content of Argentinian president Javier Milei to the tech billionaires to come settle in his country where they can do whatever bloody well suits them without being bothered with rules and regulations. He’s having a law voted in giving an official status to firms managed by non-humans (AI) with limited liability should their initiatives have catastrophic consequences.
I then came across a sentence by Marx in Les aventures de la marchandise * which I had re-copied at the bottom of the page, a sentence he could not know the prescience of: “Every nation indulging in a capitalist mode of production experiences periodically of the giddiness of wanting to make money without de intermediary of the production process.” Because, bottom line, the basic idea has nothing to do with merchandise as such. The trick, the one, the only, has to do with accumulation, the system’s motor and reason for existence. And that the consequences be famine, death or madness for millions, so what when you’re in the race as to who will be the first trillionaire, then the first double trillionaire, then the…
And so, to market and, hopefully, some rest this afternoon.