“Menschen” –
L’autre jour, évoquant Simone Veil, une femme l’a qualifiée de “notre mensch à nous”, voulant dire par là que, pour les femmes, Veil représentait ces qualités d’intégrité et d’honneur que le yiddish attribue à ce mot. Et puisque “mensch” signifie “homme”, pourquoi ne signifierait-il pas tout simplement “être humain”. À cette aune, les menschen n’ont pas à justifier de leurs qualités humaines comme étant masculines ou féminines.
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Il paraîtrait que la chose est assez courante: en vieillissant, on aurait tendance à lire, relire et re-relire certains livres auxquels on tient au point qu’ils commencent à se désagréger à force de relecture. C’est le cas pour ma copie des mémoires de Nadejda Mandelstam, publiés en anglais sous le titre de Hope Against Hope. Comme j’avais accumulé des “points de fidélité” chez mon libraire, j’ai pu commander le tome 1 d’ une version en français* malgré la modestie de mes ressources actuelles – question de pouvoir en citer des passages à ceux-celles que j’aime bien et qui ne pratique pas l’anglais.
Et j’ai recopié un chapitre entier qui s’intitule The Textile Workers (les ouvriers du textile) parce qu’il y est question de menschen des deux sexes, justement. Des hommes et des femmes du petit bled de Strunino qui, au plus fort des purges staliniennes, sans esbroufe aucune, ont aidé Nadejda Mandelstam à survivre après l’arrestation de son mari – Nadejda sans qui une bonne partie de l’oeuvre poétique d’Ossip Mandelstam aurait disparu avec lui. Des gens à qui Nadejda Mandelstam rend hommage en disant “qu’ils n’avaient pas encore appris l’indifférence,” ce qui, vu l’époque… Bref, des menschen.
(C’est une vieille habitude, de recopier les écrits qui me tiennent le plus à coeur. Comme si le geste physique de la copie, le fait de ressentir les mots à travers mes propres doigts, permettait de les comprendre et de les assimiler plus profondément qu’avec les seuls yeux.)
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Que seraient les menschen sans leurs contreparties, me direz-vous? Pas de souci, leurs contreparties ne sont pas prêtes de disparaître. Au sortir de mes lectures, je reçois des nouvelles locales qui me rappellent que la machine bureaucratique à broyer des vies compte énormément sur “l’apprentissage de l’indifférence” , que la répression soit ouverte ou qu’elle avance sur des pattes de velours.
*Nadejda Mandelstam Contre tout espoir souvenirs Tome 1, traduit par Maya Minoustchine, Collection Témoins, Gallimard
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“Menschen”
Evoking Simone Veil the other day, a woman called her our mensch, meaning that, for women, Veil represented those qualities of integrity and honor that yiddish conveys with that word. And since “mensch” means “man”, why could it not be interpreted as simply the word for “human being”. In this light, menschen don’t have to justify their human qualities by labeling them masculine or feminine.
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Apparently, this is fairly common: when you age, you tend to read, re-read and re-read again some books you care about so much that they start disintegrating from all the re-reading. This is the case for my copy of Nadezhda Mandelstam’s memoirs, titled Hope Against Hope* in English. Since I’d accumulated “points” at my local bookstore, I was able to order the French version despite the modesty of my current means – so that I can quote some parts of it to those I like and who don’t function in English.
And I copied out a full chapter titled The Textile Workers precisely because it mentions menschen of both sexes. Men and women from the small town of Strunino who, during the heights of Stalinist purges and without any kind of showing-off, helped Nadezhda Mandelstam survive after her husband’s arrest – Nadezhda without whom a good part of Osip Mandelstam’s poetical work would have disappeared along with him. People to whom Nadezhda Mandelstam pays tribute, saying that they “had still not learned to be indifferent”. Which, given the times… menschen, in other words.
(It’s an old habit of mine, copying down the writings I most care about. As if the physical act of copying, of sensing the words through my own fingers allowed for greater understanding and deeper integration than does taking them in with the eyes only.)
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What would menschen be without their counterparts, you might say? Not to worry, their counterparts aren’t about to disappear. Putting aside my reading, I receive local news reminding me that the bureaucratic machines bent on destroying lives still depend a lot on “learnt indifference” in humans, whether the repression is blatant or whether it moves forward on velvet paws.
*Nadezhda Mandelstam Hope Against Hope translated by Max Hayward, Penguin Books 1975