12 novembre 2025

“Work in progress” ai-je appelé ce truc qui a commencé comme un gribouillage infâme dans lequel j’ai relié des taches de couleur donnant une forme, plus ou moins. Dorénavant, poursuivant le tout à l’encre de chine, j’y vois un être faisant un bond prodigieux au-dessus d’une rivière, dans une fuite désespérée devant des créatures minuscules — on dirait des spermatozoïdes mais non, ils sont autre quelque chose d’autre, pas sympa du tout. S’il parvient à rejoindre l’autre rive, il se trouvera sur une terre survolée par des milliers d’oiseaux. (Je comprends très bien que personne d’autre n’y voit ce que je viens de décrire. Pas de souci, j’ai l’avantage d’un rêve; le genre de rêve qui transforme un gribouillage infâme en l’ébauche de quelque chose qui tente de s’exprimer.)

Hier, songeant à ces souvenirs de confessional, et de toutes ces métamorphoses vengeresses que Junon impose aux mortelles violées par son frère et époux, Jupiter, la vieille femme du récit manuscrit en anglais modifie la formule d’introduction à la confession, qui devient : “Forgive me Father, for you have sinned and my very existence will forever remind you of that. This is unsconscionable and cruel of me. Forgive me, forgive me.” (Pardonnez-moi mon Père, car vous avez péché et mon existence même vous le rappellera toujours. C’est inadmissible et cruel de ma part. Pardonnez-moi, pardonnez-moi)

(Ensuite, elle rit, et comme elle se promène, un passant lui lance un regard et s’écarte d’elle comme si elle était folle. Ah, parce que déverser sa vie dans un morceau de plastique noir en arpentant le trottoir, c’est plus sensé que de rire toute seule d’une pensée fabriquée par notre cerveau, et qui nous réjouit ?)

Les mots. Pensés, lus, écrits. Activant des zones du cerveau, les muscles activant le bras, la main, les doigts lorsqu’on les écrit ou qu’on tourne les pages. Enfants, nous avions une formule, lorsqu’on nous disait quelque chose de désagréable : “Sticks and stones can break my bones, but words will never hurt me.” (Bâtons et cailloux peuvent briser mes os, mais les mots ne me blesseront jamais.) Vrai pour les insignifiances mais équivalent d’un peu d’arnica sur une blessure profonde. Les os se ressouderont peut-être, l’injure, elle, peut persister comme une malédiction. Comme une malédiction ? Non, malédiction véritable, agissante sur toute une vie, et même toute une famille, tout un peuple, pendant des générations. Il y a des pays où pères et frères tuent la femme qui les a ‘déshonorés’ en se faisant violer. Et d’autres, où on ne tient pas compte des accusations d’une femme violée, préférant l’ignorer ou l’accuser de “l’avoir bien cherché”. Et ainsi de suite. Et les mots comme “inceste”, plus tabous que les actes qu’ils désignent; tant qu’ils ne sont pas nommés, on peut faire comme s’ils n’existaient pas, n’est-ce pas ?

Les mots. Baume, lumières, signaux. Utilisés correctement, aussi puissants que la musique ? Oui, je le crois. Étouffés, ou transformés en gloubiboulga de propagande publicitaire et/ou guerrière ? Présages de catastrophe.

*

“Work in progress” I’ve called this thing that began as a vile smudging of colors producing a shape of sort. Henceforth, pursuing the whole thing with indian ink, I see a being taking a huge leap over a river, in a desperate flight from tiny creatures — they look like spermatozoids but no, they are something else, not friendlyy in the least. If the shape manages to reach the other shore, it will find itself in a land over which stream thousands of birds. (I can well understand that no one else will see what I’ve just related. No problem, I have the advantage of a dream; the kind of dream that transforms shapeless smudges into the beginning of something attempting to express itself.)

Yesterday, pondering over her recollections of the confessional and of all those vengeful metamorphoses Juno inflicts on mortals raped by her brother and husband Jupiter, the old woman in the English story evolving in manuscript form modifies the introductory shpiel at confession, which becomes: “Forgive me Father, for you have sinned and my very existence will forever remind you of that. This is unsconscionable and cruel of me. Forgive me, forgive me.”

(She then laughs, ans as she is taking a stroll outside, a passerby glances at her and steps aside as if she were deranged. Oh, because pouring your life out into a piece of black plastic while walking down the street is more sensible than laughing by yourself at a thought your brain produced? )

Words. Thought, read, written. Activating zones in the brain that then activate muscles activating the arm, the hand, the fingers when we write or turn a page. When we were children, we had a formula we repeated when someone said something unpleasant to us: “Sticks and stones can break my bones, but words will never hurt me.” True enough for trivialities, but that can be the equivalent of applying a salve of arnica on a deep would. Bones may knit themselves back together again, but the insult may persist like a curse. Like a curse? No, as a true curse, affecting an entire life, and even that of a whole family, a whole people, for generations. There are countries where fathers and brothers kill a woman that has “dishonored” them by being raped. And others where the woman’s accusation is not taken into account, preferring to ignore her or to claim she “asked for it”. And so on. And words such as “incest”, more tabu than the acts they designate; as long as they are not named, one can pretend they don’t exist, right?

Words. Salves, light-bearers, signals. Used correctly, as powerful as music ? Yes, I think so. Smothered or transformed into a gobbledygook of advertising and/or war-inducing propaganda ? Omens of catastrophe.

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