5 septembre 2025

(Camille Messager)

Réveil à l’heure où la lumière est uniformément grise. Pensées éparses comme des papillons de nuit égarés en plein jour, qui n’y ont pas leurs habitudes. Le rêve. Je sais bien que la dernière information hier soir était celle de la décision de Trump d’envoyer les troupes à Chicago, mais cette ville n’est pas construite d’énormes blocs taillés dans un pierre noire volcanique, où j’errais, en attente d’une évacuation qui tardait à venir, avec le. sentiment d’être prisonnière d’une guerre se déroulant au Moyen-Âge.

Le minéral, très présent dans mes réflexions. Notes à ce sujet, hier :

Presque tout le Québec – tout comme une bonne partie du Canada et le haut des Etats-Unis  – repose sur ce qu’on appelle « le bouclier canadien » un socle rocheux datant du précambrien, vieux de quelques 4,5 milliards d’année. Au cours des âges et des glaciations suivies de réchauffements, des millions de tonnes de roches avancèrent puis reculèrent sur ce socle, abandonnant en cours de route des blocs de granite à travers le territoire.

En 1951, l’un de ces blocs, entouré de petits feuillus, se trouvaient à quelques pas d’une habitation. Son inclinaison permettait à une enfant de 5 ans de l’escalader aisément et d’y trouver une assise assez confortable au sommet.  Le bloc de granite était connu alors sous le nom de « Lucy’s Rock » – le rocher de Lucie – car tel était le prénom de l’enfant qui y passait de longues heures.

À faire quoi, au juste ? À se raconter des histoires dans sa tête. C’était son passe-temps préféré. Ailleurs que sur son rocher, il y avait toujours le risque qu’elle raconte ce qui venait de lui traverser l’esprit, ce qui ne lui attirait que des ennuis. Le rocher, lui, était la discrétion incarnée, il pouvait même arriver que l’enfant lui raconte des trucs à mi-voix, sans qu’il n’en découle de conséquences fâcheuses.

Un jour, assise sur son rocher, un léger mouvement tira son regard vers la droite. Une chenille poilue – noire de tête et de cul, rouge cuivré par le milieu – terminait son ascension de la face est du rocher et commençait sa traversée de la face occupée par l’enfant. Le mouvement de la chenille était lent et régulier, elle avançait et, de toute évidence, la jambe droite de l’enfant, enrobée dans un vieux pantalon, ne lui présenta aucune hésitation. Elle en entreprit l’ascension, toujours en direction de la face ouest du bloc de granite.

Fascinée, l’enfant regarda la chenille traverser le monticule de sa jambe droite, plonger dans l’espace plus ou moins plat avant la jambe gauche, la gravir aussi, la redescendre et disparaître dans la descente de la face ouest du rocher. 

Le tout se déroulant à la vitesse de locomotion d’une chenille poilue noire et rouge cuivrée, il faut sans doute compter une bonne vingtaine de minutes, sinon plus, pour la durée de cet événement. Minutes durant lesquelles le silence se fit dans la tête de l’enfant, complètement absorbée par le trajet de la chenille et le fait que pour la chenille, il n’y avait aucune différence entre ses jambes et le rocher.

La chose lui fit l’effet d’une telle révélation que, plus de soixante-et-quatorze ans plus tard, elle ressent encore l’étonnement et le plaisir que lui procurèrent cette chenille escaladant ses jambes sans y prêter attention. C’était…incroyablement reposant d’être aussi inconséquente pour une autre forme de vie, un obstacle à franchir et rien d’autre. La chenille avait mieux à faire ailleurs – quoi, la gamine ne le saurait jamais et ça aussi, c’était reposant. 

« Lucy’s Rock » était juste à côté de « Lucy’s Pond ». L’étang de Lucie n’était rien d’autre qu’une excavation réalisée pour la construction d’une maison qui tardait à débuter. Au printemps, le trou se remplissait d’eau; venus d’on ne savait pas d’où, des millions de têtards s’y développaient, des insectes dits  ’demoiselles’ glissaient sur sa surface, les grenouilles se développaient se dispersaient, disparaissaient… en hiver, le père arrosait la surface de l’étang qui se transformait en patinoire.

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