Temps de montres molles/Times of limp watches

Les jeudis et les dimanches demeurent mes deux seules dates de repère – ce sont les jours de marché, ici. C’est-à-dire, l’occasion de voir des visages en vrai et d’entendre des voix en vrai – qu’importe si les conversations ne sont pas dignes d’immortalisation littéraire ou philosophique.

Hors ces moments, les jours, les semaines, les mois, les jours de fête, les congés…tout ça se fond en une masse de temps, un peu comme une pâte fluide. J’ai parfois l’impression de vivre l’un de ces moments où l’on filme le passage des nuages en accéléré – tiens, la lumière du jour, tiens, la tombée de la nuit… Et dans ce temps mou, des hommes très petits (dans le sens de mesquins) se remplacent devant des micros et font semblant d’être les Maîtres de l’Horloge alors qu’ils ne sont que les propriétaires d’un bracelet-montre très cher, fabriqué en Suisse et résistant à des pressions barométriques insensées. (Parce qu’ils font de la plongée sous-marine ? Pas du tout. Parce que c’était le modèle le plus cher et que le geste est tellement élégant lorsqu’ils dégagent le poignet, la regarde et disent “vous m’excuserez, on m’attend au conseil des ministres”.)

Pendant ce temps, je lis, j’écris et tous les jours, je tente de composer une lettre dans ma tête. Lettre jamais terminée, car les mots en sont comme des oiseaux qu’on abattrait en plein vol. Un jour, peut-être, la destinataire de cette lettre en recevra des échos dans le temps du rêve, ce temps qui se fout, lui, complètement des montres et des horloges. Et ces échos diront comment l’amour est plus fort que le temps, la distance et oui, beaucoup plus fort même que les mots, qu’ils soient doux ou amers.

(La montre Zenith en illustration se trouve sur la dernière page de l’Almanach Hachette, Petite encyclopédie populaire de la vie pratique pour l’année 1911.)

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Thursdays and Sundays remain my two signposts time-wise – they are market days here. Meaning, opportunities to see human faces for real and to hear their voices for real also – and it doesn’t matter if the conversations don’t deserve literary or philosophical immortalization.

Outside of these moments, the days, the weeks, the months, feast days, holidays…all that melts into a mass of time, a bit like a fluid batter. I sometimes feel as if I’m living one of those moments where they film the passing of clouds in accelerated motion – and here’s the light of day, ah, and here’s the fall of night time… And in this blob of time very tiny men (tiny in the sense of petty) take turns in front of microphones where they pretend they are the Masters of the CLock when they are only owners of very expensive wristwatches made in Switzerland and resistant to insane barometric pressures. (Because they are deep-sea divers? Not at all. Because it was the most expensive and the gesture is so elegant when they free their wrist, look at it and say “you’ll have to excuse me, I’m awaited at the Ministers’ Council.”)

During that time, I read, I write and every day, I attempt to write a letter in my head. A letter that’s never finished, because the words in it are like birds that get shot down in mid-flight. Someday, perhaps, the person for whom this letter is meant will receive echos of it in dreamtime, a time that doesn’t give a hoot about wrist-watches and clocks. And the echos will say how love is a lot stronger than time, distance and, yes, much stronger than words even, be they kind or bitter.

(The Zenith watch in the illustration appears on the last page of the Almanach Hachette Petite encyclopédie populaire de la Vie pratique for the year 1911.)

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