Malgré tout

Malgré les absences, malgré les appels sans réponse, malgré tout. Les mots pour dire. Pour dire tout. Le bien, le moche, le pas si mal, le terrible, le merveilleux, le désespérant, les coups de joie, les coups de peine. Dire. Les hommes et leur seule richesse: des trésors de mots.

“À la télé, un ou deux coups de pistolet et un cri effrayant rappellent combien il est facile de donner la mort dans cette profusion de vie, il y a là tant d’histoires banales, de dessins sur l’avers de feuilles au revers vide, mais moi je n’ai pas la moindre histoire qui m’appartienne ! J’observe les téléspectateurs, leurs visages sont vivement éclairés , le bien et le mal s’y affrontent en pulsions lumineuses, comme sur un champ de bataille, ce ne sont qu’éclats de voix, colères, criailleries et marchandages. Ils me regardent comme on scrute un miroir, ils veulent voir clignoter leur image dans tous les miroirs. Mais bien souvent un être humain ne suffit pas à emplir leurs prunelles. Quand tout le monde rentre chez soi, quand les serveurs vident les cendriers, saluent prestement et éteignent les lumières, le patron me laisse entrer. Je m’approche du poêle qui s’éteint en crépitant, je bois le thé bien infusé resté au fond de la théière et je reste là, assise, seule, pendant des heures, gardienne des ténèbres  où nul n’entre et d’où nul ne sort.”

Asli Erdogan, Le bâtiment de pierre, récit traduit du turc par Jean Descat, Actes Sud 2013.

Pétition réclamant sa libération: ici.

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