
Rêves : Tout d’abord, un rêve dans lequel les rêves fichent le camp à triple vitesse, dont je ne saurai rien d’autre que je n’en sais rien; le second consiste d’une course folle, avec bonds spectaculaires dans les escaliers d’un hôpital ou d’un couvent pour se saisir d’un rêve avant qu’il ne disparaisse; puis, pendant que je vantais le confort d’un nouvel appartement, une chorale de “nationalistes chrétiens” entonnaient une prière-poème dans lequel il était question de “Sinners All” et de “Eternal Hell on us all to Befall”; finalement, pendant l’absence de son locataire, je rangeais le bordel intégral dans une cuisine en y laissant, pour seule preuve de mon passage, mon prénom inscrit en lettres carrées sur un morceau de bois (carrées, les lettres, comme celles qu’on écrirait en suivant le quadrillage dans les cahiers d’école.)
(Ce dernier rêve reprenant l’idée qui m’est venue hier, en observant mon chat, que pour les animaux de compagnie dans les pays plus fortunés, la vie de ces compagnons domestiques ressemble un peu à celle de ces personnages dans les contes qui se réveillent le matin devant une nourriture constamment renouvelée par des fées ou des lutins durant la nuit.)
De ce qui me reste des rêves précédents, j’ai l’impression qu’ils avaient quelque chose à voir avec une autre pensée qui m’est venue hier, après avoir lu le chapitre sur la violence des “hommes forts” dans le livre de Ruth Gen-Ghiat : la pensée étant qu’avec les millions de personnes que ces hommes ont détruit au cours des siècles pour le “crime” de ne pas avoir été d’accord avec eux — campagnes qui se poursuivent en ce moment même, à travers le monde — il ne faut peut-être pas trop s’étonner de la tendance de plusieurs, soit de se soumettre sans faire d’histoires, soit de participer aux campagnes de tueries. Après tout de tels traumatismes se transmettent à travers les âges, le courage devant se confronter aux questions existentielles du prix de la survie personnelle.
Dans le livre de la traductrice Luba Jurgenson, Sortir de chez-soi,* elle rapporte la légende selon laquelle, durant la Terreur qui suivit la Révolution de 1789 en France, le poète André Chénier serait allé vers sa mort en lisant du Sophocle. Parvenu au pied de l’échafaud, il aurait remis le livre dans sa poche “après en avoir corné la page.” Quelques pages plus loin, elle se demande s’il lisait Sophocle dans le texte, ou en traduction. Moi, je me demande où il en était, et dans laquelle des tragédies de Sophocle lorsqu’il a corné la page.
Et oui, au vu de la pile de livres par des traductrices dont les cinq acquis d’un coup hier, on peut se demander comment j’ai pu me permettre pareille folie, considérant mes avoirs plus que modestes. Réponse : la générosité d’un cadeau d’un bon d’achat qui me fut offert pour mon anniversaire en septembre dernier. Je le réservais pour un achat coup de coeur. Qui survient après avoir lu Le Pont Flottant des Rêves de la traductrice Corinne Atlan, en découvrant que les éditions de la Contre Allée, avait une collection de titres par d’autres traductrices faisant étant du métier. Et voilà, avec la perspective d’une sélection de points de vue à découvrir.
Mais pour l’heure, aujourd’hui, et sous la pluie, c’est jour de noces pour mon ami Rustine et sa chérie aux yeux si pleins de vie. Ils sont ensemble depuis trois ans, et le motif de ce mariage se trouve surtout dans l’espoir que le lien officiel facilitera l’obtention du permis de séjour de la jeune chilienne, permis qu’on lui refuse avec l’obstination des préfectures voulant se faire valoir en dépassant leur quota imposé d’OQTF (Obligation de quitter le territoire français.) Un fonctionnaire de ladite préfecture avait cherché à pimenter un peu sa morne existence en doutant qu’on me renouvelle mon titre de séjour, au motif que je n’étais plus l’épouse d’un français, alors j’imagine sans difficulté le parcours du combattant de M. En soi, ce mariage n’est pas une garantie de succès, peu s’en faut, mais comme ils ont accumulé des preuves de vie commune, il devrait être évident qu’il ne s’agit pas d’un “mariage blanc”. Qui vivra verra, à savoir s’il faudra reprendre le combat à zéro, ou pas. Pour l’heure, c’est marriage à la mairie, suivi d’une table espagnole au Tir’Chaille en bout de ma rue.
*Luba Jurgenson, Sortir de Chez Soi, Collection Contrebande, Editions La Contre Allée, 2023
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Pour L’Horloger des Brumes, se poursuivra avec l’illustratrice Camille Messager la discussion sur la possibilité d’une impression sur souscription. Mais d’abord : terminer corrections, additions et révisions…
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Dreams : First, a dream in which the dreams were scooting off as fast as they could, all I would ever know about them being that I didn’t know a thing; the second one consisted of a mad dash, with spectacular jumps in the stairs of a hospital or a convent, in an attempt to grab hold of a dream before it disappeared; then, while I was praising the comforts of a new apartment, a choir of “Christian Nationalists” started singing a prayer-poem in which there was talk of “Sinner All” and of “Eternal Hell on us all to Befall”; finally, during the absence of its renter, I cleaned up the unholy mess in a kitchen, leaving behind as sole evidence of my presence, my first name in block letters on a piece of wood (block letters like those one would write by following the grid of squares on a school notebook.)
(This last dream picking up on the notion that occurred to me yesterday, while observing my cat, that for pets in the more prosperous countries, living as house companions to humans can be something like that of the characters in tales who wake up in the morning with constantly replenished food left by the fairies or the elves during the night.)
Of what remains of the previous dreams, I have the sense they had to do with another thought that came to me after reading the chapter on strongmen’s violence in Ruth Ben-Ghiat’s book : the thought being that, given the millions of people they destroyed over the centuries, for the “crime” of disagreeing with them — and continue to do so across the world — perhaps we shouldn’t be too surprised at the tendency, either to submit without a fuss, or to join the killing spree. After all, such traumas carry through the ages, with courage often having to share nitty-gritty concerns about the costs of survival.
In Luba Jurgenson’s book , Sortir de chez-soi (Stepping out of your home) she speaks of the legend that says that, during the Terror following the 1789 Revolution in France, the poet André Chénier would have walked to his death while reading Sophocles. Reaching the foot of the scaffold, he would have put the book back in his pocket “after turning down the corner of the page”. A few pages later, she wonders if he was reading Sophocles in the original, or in translation. Personally, I wonder which of Sophobles’ tragedies and on what page of it he cornered the page.
And yes, seeing the pile of books by translators, including the five I acquired yesterday, one can wonder how I could afford such madness, seeing my overly modest means. The answer : the generosity of a voucher I was offered for my birthday last September. I was saving it up for an irresistible buy. Which occurred after reading translator Corinne Atlan’s Le Pont Flottant des Rêves (The Floating Bridge of Dreams) and discovering that the publishing House la Contre Allée had a collection of titles by other translators writing about the trade. And so voilà, with the perspective of a selection of points of view to discover.
But for the time being, today, under heavy rain, it’s wedding day for my friend Rustine and his sweetheart with the eyes so brimming with life. They have been together for three years, and the reason for this marriage is mainly in the hope of an official pairing easing the way to a residency permit for the young Chilean woman, a permit she is being denied with the obstinacy of prefectures intent in surpassing their quota of OQTF (Obligation to leave the French territory). A civil servant from this same prefecture had attempted to spice up his boring existence by putting in doubt the renewal of my own permit, since I was no longer married to a French man, so I can imagine the obstacle course for M. In itself, this marriage is not a guarantee of success, far from it, but since they have accumulated evidence of their living together, it should be obvious this is not a marriage of convenience. We’ll see if the obstacle course needs to be tackled again from the beginning, or not. For the time being, it’s a wedding at City Hall followed by a potluck at the Tir’Chaille at the end of my street.
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For L’Horloger des Brumes, the discussion will continue at our next meeting with the illustrator, Camille Messager, as to whether to consider a printing after collecting funds from a subscription. But first: moving on with the corrections, additions and revisions…