11 janvier 2026

Rêve : Nous jouions tous les jours, malgré le froid, les théâtres étaient pleins, je n’ai jamais joué autant que durant cette période, il y avait un groupe de Roms, ils formaient une troupe, la nécessité n’avait pas la même signification alors qu’elle a de nos jours, parce que jusqu’au plus haut des cimaises, personne ne savait ce qui les attendait au sortir dans la rue, les comédiens tout autant que le public.

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1997. Londres. Je représente l’Union des artistes, le syndicat des artistes parlant français au Canada à une rencontre de la Fédération internationale des acteurs. Durant une pause dans les réunions, je vais visiter le Globe, le théâtre de Shakespeare. Dans mes souvenirs, il n’a pas l’apparence léchée qu’on lui donne dans les images sur internet. Je me souviens d’être debout au pied de la scène et d’imaginer une foule dense, sentant la sueur. Il y avait aussi une allée avec des artisans, dont un marionettiste et un fabricant de cerfs-volants spectaculaires. Un soir, j’avais assisté à la pièce de Tom Stoppard, The Invention of Love, grâce à la gentillesse de ma copine d’alors, la secrétaire de la FIA qui nous avait obtenu des billets à prix réduits “pour des membres de la profession.” Je me souviens de la réserve du public britannique, étonné, voire choqué, par nos réactions enthousiastes de “coloniaux” dénués d’un certain sens du “décorum”. Puis du repas avec des collègues londoniens, dans un restaurant couru du quartier des théâtres. Le climat — tout à fait semblable à celui de Paris ou de New York — entre gens cultivés avec leur façon à eux de lever un sourcil et de sourire discrètement à nos accents, dénotant notre absence d’appartenance à une classe intrinsèquement supérieure parce que londonnienne (ou parisienne, ou new yorkaise). “From Canada, are you ?” ou, à Paris, “ah, une Québécoise !” Rustaude amusante pour un divertissement momentané. “J’adore votre accent !” Le même entre-soi qu’un groupe de Montréalais se considérant distingués à Montréal, soit dit en passant. Cette même construction sociale qu’on soit à Londres ou à Turku devant un groupe de finlandais dégustant des glaces dans des coupelles argentées, pendant l’entracte dans le foyer du théâtre municipal d’une pièce dont on ne comprend pas un mot, le spectacle étant pour soi autant dans la salle que sur la scène.

Tant qu’il n’ouvre pas la bouche, il est invisible, l’étranger blanc chez les blancs, ou noirs chez les noirs. L’écoute. La dissonance dévoilant l’espion venu du froid lorsque, par exemple, le simple déplacement d’une lettre transforme le sens du mot “gruger” tel qu’utilisé au Québec comme synonyme de “ronger” en synonyme en France de “rogner”, de tromper, de duper quelqu’un.

Ces réflexions, suite à la lecture passionnée de Hamlet ou la question du théâtre par André Markowicz, accompagnant sa traduction de Hamlet, pièce que je croyais connaître, pour la découvrir ici, se métamorphosant devant mes yeux.* Oui, j’ai tout mis de côté pour me précipiter sur sa lecture hier, en recevant le colis des Editions Mesures, pour un véritable master class de traduction, livré à domicile. Désargentée, oh combien, mais ça n’est rien, vraiment rien et Peter Brooke avait bien raison lorsqu’il a dit à André Markowicz que la réplique la plus importante dans Hamlet était “The readiness is all“.

“C’est comme si écrire, finalement, c’était savoir attendre, et apprendre à comprendre à un moment — quelle importance qu’on soit jeune ou vieux ? — que voilà, la chose peut se dire , peut se faire — qu’elle s’est formée en vous comme d’elle-même, toute seule — que vous, finalement, n’avez fait que l’accueillir.” *

*William Shakesperare, Hamlet, traduction d’André Markowicz, suivi de Hamlet ou la question du théâtre, Éditions Mesures, 2025

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Dream: We performed every day, despite the cold, the theaters were full, I’ve never performed as much as I did during that time, there was a group of Roms, they formed a troop, necessity didn’t have the same meaning then as it does these days, because up to the highest rails in the galeries, no one knew what awaited out in the street, this being the case for the performers as well as for the public.

1997. London. I’m representing Union des artistes, the union of French-speaking comedians in Canada at a meeting of the International Federation of Actors. During a break in the meetings, I visit Shakespeare’s theater, the Globe. In my recollections, it does not have the slick appearance they give it in internet photos. I recall standing at the foot of the stage and imagining a tightly-packed crowd, smelling of sweat. There was also an alley with craftsmen, including a puppet maker and someone who made spectacular kites. One evening, I went to Tom Stoppard’s play, The Invention of Love, thanks to the kindness of my buddy at the time, the Federation’s secretary who had obtained tickets at a reduced price “for members of the profession”. I recall the reserve of the British public, surprised, even shocked, by our enthusiastic reactions of “colonials” devoid of a certain sense of decorum. Then, a meal with London colleagues in a well-noted restaurant of the theater district. The atmosphere – exactly like that in Paris or New York — among cultured people with their own way of arching an eyebrow and smiling discretely at our accents denoting our absence of belonging to an intrinsically superior class because from London (or Paris, or New York). “From Canada, are you ?” or in Paris “Ah, une québécoise !” . An amusing ruffian, good for a bit of entertainment (“I adore your accent!”) The same clickishness as a group of Montrealers in Montreal considering themselves distinguished, by the way. The same social construct, be it in London or in front of a group of Finns, eating ice cream in silvered bowls during the intermission in Turku’s municipal theater of a play to which you don’t understand a word, the show for you being as much in the audience as on the stage.

As long as he keeps his mouth shut, the white stranger is invisible among whites, the black one among blacks. Listening. The dissonance revealing the spy who came in from the cold, for instance, because of the displacement of a single letter transforming the word “gruger” as used in Québec (as a synonym to the verb to gnaw) into a synonym for “to clip” (rogner) in France, meaning to trick someone.

These reflections, following on the impassioned reading of Hamlet ou la question du théatre (Hamlet or the matter of theater) by André Markowicz, accompanying his French translation of Hamlet, a play I thought I knew, only to discover it here, metamorphosing before my eyes. Yes, I set everything aside to rush into its reading yesterday, upon receiving the parcel form Editions Mesures, for a veritable master class in translation, home delivered. Penniless, and how, but that’s nothing, truly nothing. Peter Brooke was right when he said to André Markowicz that the most important reply in Hamlet was “The readiness is all“.

“It’s as if, ultimately, writing was a matter of knowing how to wait, and learning to understand at some point — what does it matter, if one is young or old? — that, voilà, the thing can be said, can be done — that it took shape within you, as if by itself, on its own — that, ultimately, you have done nothing other than to greet it.” C’est comme si écrire, finalement, c’était savoir attendre, et apprendre à comprendre à un moment — quelle importance qu’on soit jeune ou vieux ? — que voilà, la chose peut se dire , peut se faire — qu’elle s’est formée en vous comme d’elle-même, toute seule — que vous, finalement, n’avez fait que l’accueillir.”

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