4 janvier 2026

Rêves : histoire à la fois banale et compliquée de pots de vin et de collusion entre la Régie des eaux locale et l’Algérie, expliquée par une juge devant une assemblée de notables qui font comme si cela ne les concernait pas personnellement, leur attitude indiquant qu’ils considéraient que de respecter la loi, ça n’était que pour des imbéciles, j’écoutais sans y comprendre grand chose; puis, quelque part en Afrique, des femmes blanches voulaient assister à une messe que devaient organiser des personnes de la population locale qui se pliaient à leur requête, la mine basse et en traînant les pieds, les blanches s’indignaient de les voir déposer les objets du culte n’importe comment sur un piano “mais ils vont en rayer la surface !” s’écriait l’une d’elle.

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Pour ce qui est de pots de vin et de collusion, nous vivons une époque-florilège de ces agissements, à tel point qu’il ne sert à rien de gaspiller son indignation, je parie que d’offenser les innocents fait partie de la jouissance des pourris. En dehors de la hargne, du mépris et de bouffées d’arrogance extravagante, ils ont si peu pour les distraire, les pauvres. Que reste-t-il à désirer lorsque tout est disponible ?

Quant à l’attitude peu amène des Africains dans le deuxième rêve, il faut dire que j’ai passé une partie de la journée hier à traduire dans un cahier la conclusion de la “nouvelle histoire de l’humanité”* de Graeber et Wengrow, parce qu’elle résume parfaitement l’époque et ses dissociations schizophrènes. Schizophrénie dans laquelle le conte breton de La princesse de Tréménzaour s’intégrait parfaitement, relu juste avant d’éteindre la lumière.**

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Le début de la traduction en question : “Ce livre a débuté sur un appel à poser de meilleures questions. Nous avons commencé par observer que de se demander quelles étaient les origines de l’inégalité supposait nécessairement de créer un mythe, une chute dans la disgrâce, une transposition technologique des premiers chapitres de la Genèse — ce qui, dans la plupart de ses versions contemporaines, prend la forme d’un récit mythique dénué de toute perspective de rédemption. Dans ces récits, ce que nous, humains, pouvons espérer de mieux, c’est quelques ajustements mineurs dans nos conditions foncièrement misérables — et dans le meilleur des cas, l’espoir de quelque action dramatique qui nous épargne le désastre absolu qui nous menace. La seule autre théorie proposée dernièrement exige qu’on prenne pour acquis le fait qu’il n’y eut jamais d’origine à l’inégalité, parce que, de nature, les humains sont des être plutôt voyous dont les origines furent quelque chose de violent et de méprisable; dans ce cas, le “progrès” ou la “civilisation”, propulsée largement par notre propre égoïsme et besoin de concurrence serait en soit l’aspect rédempteur. Ce point de vue est extrêmement populaire chez les miliardaires mais n’a pas beaucoup d’attrait pour les autres, y compris les scientifiques qui sont très conscients du fait que cela ne s’accorde pas vraiment avec l’évidence.”

Je m’arrête ici sur cette première notion, essentielle. À savoir que pour se poser la question de l’inégalité, il faut d’abord partir du mythe d’un Eden à jamais perdu — et par la faute de qui ? Je vous laisse le deviner.

Quant aux Africains traînant les pieds dans le second rêve, ils interviennent anonymement dans le paragraphe suivant de la conclusion dont je ne cite que le début : “C’est peut-être à peine surprenant si la plupart des gens ressentent une affinité spontanée avec la version tragique de l’histoire, et pas seulement en raison de ses racines dans les Écritures. La narration plus rose, plus optimiste — dans laquelle la civilisation occidentale rend tout le monde plus heureux, plus prospère et en plus grande sécurité — échoue à expliquer pourquoi cette civilisation ne s’est pas simplement répandue d’elle-même; c’est-à-dire pourquoi les puissances européennes ont dû passer les quelques dernières 500 années, plus ou moins, à appliquer des fusils sur la tête des gens pour les forcer à l’adopter.”

La question se pose, en effet.

Quant à la princesse de Tréménézaour, aux exigences illimitées, “l’inquiétante étrangeté” que mentionne Françoise Morvan au sujet de ce conte, et bien, j’ai l’impression que la description qu’elle en fait correspond bien au monde que nous habitons : “le héros n’est pas le meunier qui vit ces aventures, mais la cavale qui le guide; le roi est un tyran et un bon à rien; la princesse de Tréménézaour est une peste avide et rusée; l’archevêque servile et les courtisans délateurs ne valent pas mieux les uns que les autres, et c’est avec soulagement que l’on voit s’envoler dans les airs le carrosse emportant les mariés.” (En fait, dans mon imaginaire, la princesse ressemble à une croisement de Pam Bondi et de Kristi Noem de la fine équipe de pourris entourant Trump.)

*David Graeber, David Wengrow, The Dawn of Everything — A Nw History of Humanity, Farrar Straus and Giroux, 2021

**Françoise Morvan, Contes de Bretagne, Éditions Mesures, 2020

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Dreams: a story both mundane and complicated about bribes and collusion between the local Waterworks Agency and Algeria, explained by a woman judge to an assembly of notables who acted as if none of this was of concern to them personally, their attitude indicating that they considered respect for the law as something for idiots, I was listening without understanding much about it; then, somewhere in Africa, some white women wanted to go to a mass that locals had to organise at their bidding, they complied, head down and dragging their feet, the whites were indignant seeing them putting down the objects of the cult any old way on a piano “but they’re going to scratch the surface!” one of them cried out.

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As pertains to bribes and collusion, we are living in a period that’s a true anthology of such behaviors, to such an extent that there’s no point in wasting one’s indignation, I bet offending the innocent is part of the glee experienced by the rotten ones. Apart from loathing, contempt and burst of extravagant arrogance, the poor sods have so little with which to distract themselves. What is left to wish for when everything is available ?

As for the less than enthusiastic attitude of the Africans in the second dream, i must say that I spent part of the day yesterday, translating in a notebook the conclusion of Graeber et Wengrow’s “new history of humanity” because it perfectly summarizes the period and its schizophrenic dissociations. Schizophrénia in which the tale from Brittany, The Princess of Tréménézaour fits in perfectly, which I re-read, just before shutting the light.

The first part of what I translated in The Dawn of Everything : “This book began with an appeal to ask better questions. We started out by observing that to inquire after the origins of inequality necessarily means creating a myth, a fall from grace, a technological transposition of the first chapters of the Book of Genesis — which, in most contemporary versions, takes the form of a mythical narrative stripped of any prospect of redemption. In these accounts, the best we humans can nope for is some modest tinkering with our inherently suqalid condition — and hopefully, dramtic action to prevent any looming, absolute disaster. The only other theory on offer to date has been to assume that there were no origins of inequality, because humans are naturally somewhat thuggish creatures and our beginning were a miserable, violent affair; in which case ‘progress’ or ‘civilization’ — driven forward, largely by oour own selfish and competitive nature — was itself redemptive. This view is extremely popular among billionaires but holds little appeal to anyone else, including scientists, who are keenly aware that it isn’t in accord with the facts.”

I stop here on this first essential notion. Which is that to put the question of inequality, one must start from a myth of an Eden forever lost — and by whose fault, may I ask ? I’ll let you guess.

as for the Africans dragging their feet in the second dream, they are present anonymously in the following paragraph of which I only quote the beginning here : “It’s hardly surprising, perhaps, that most people feel a spontaneous affinity with the tragic version of the story, and not just because of its scriptural roots. The more rosy, optimistic narrative — whereby the progress of Western civilization inevitably makes everyone happier, wealthier and more secure — has at least one obvious disadvantage. It fails to explain why that civilization did not simply spread of its own accord; that is, why European powers should have been obliged to spend the last 500 or so years aiming guns at people’s heads in order to force them to adopt it.”

The question does arise, indeed.

As for the Princess of Tréménézaour with limitless demands, “the disturbing strangeness” that Françoise Morvan mentions about it strikes me as matching up well with the world we inhabit : “the hero is not the miller living these adventures, but the mare guiding him; the king is a tyrant and a good for nothing; the princess of Tréménézaour is an avid and cunning pest; the servile archbishop and the the betraying courtesans are no better the ones than the others, and it is with relief that we see rise into the air the carriage bearing away the newlyweds.” (In fact, in my imagination, the princess looks like a combination of Pam Bondi and Kristi Noem from the choice team of rotten ones surrounding Trump.)

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