4 décembre 2025

Rêves : On lui avait dit qu’il lui faudrait faire admission de sa culpabilité, puis invoquer le pardon, mais cela lui paraissait totalement injuste puisqu’elle n’avait rien fait méritant punition, les accusations étaient fausses “aucune différence, lui disait-on, telle était la procédure,” alors dans ce cas, pas question, qu’ils l’emprisonnent malgré son innocence, disait-elle ; puis, j’étais à bord d’une station spatiale où mon travail consistait à effacer toutes les références à un programme spatial antérieur, CAPI, page après page après page, que personne n’apprenne jamais qu’il avait existé.

Les éléments de tout cela aisément identifiables dans l’actualité, mais ce ne sont pas ceux auxquels je pense en m’éveillant. Pour le premier rêve, c’est clairement une référence à quelque chose que j’ai notée hier concernant les accusations et les injures de ma fille (je n’ai nul besoin de les relire, elles sont bien imprimées dans ma tête): j’ai écrit que de ne pas les relire était une question relevant de la dignité humaine, la mienne d’abord, puisque je n’accepterais jamais d’être ainsi décrite par personne, mais aussi de la sienne, pour que je puisse préserver au mieux ce que je sais d’elle lorsqu’elle ne se noie pas dans des délires inspirées par ses rancunes, dégoûts et dénis personnels.

Pour ce qui est des pardons, oui, bien sûr, les pardons félons de Trumps, les pressions qui s’exercent sur le président d’Israël pour décréter un pardon libérant Netanyahou des poursuites pour corruption de médias, notamment. Mais c’était surtout mon incompréhension devant le pardon qu’avait obtenu celui qui fut mon patron, à une certaine époque, patron dévoyé sexuel pour qui le personnel, hommes et femmes, n’était qu’un vivier dans lequel trouver et exploiter des proies. Il avait été de la bande des poseurs de bombes des années du FLQ (Front de Libération du Québec), c’est lui lui qui avait posé la dynamite à l’usine où le gardien de nuit mourut dans l’explosion. Il avait obtenu un pardon royal incompréhensible après quelques années à se farcir des pages de catalogues proposant des sous-vêtements féminins. Les refus l’excitaient. Il a fini par tomber. Il en aura coûté, à moi et à bien d’autres. (J’écris “pardon incompréhensible”, mais c’est faux : au Québec comme ailleurs, vient le moment où on ne veut plus se souvenir, on efface, on élude, on ré-interprète.) Est-il encore vivant, cet homme ? Je ne sais pas et je m’en fous. Chose certaine, le violeur de mes 15 ans a dû filer ad patres depuis un bon moment, il avait dans la quarantaine, à l’époque.

Et puis, pour une raison inconnue, hier, je me suis trouvée à relire ma copie de L’écriture ou la vie de Jorge Semprun, ma copie truffée de passages soulignés, de réflexions personnelles, copie-témoin d’un moment d’intenses réflexions dans ma vie. Copie qui s’ouvre sur une citation de Maurice Blanchot : “Qui veut se souvenir doit se confier à l’oubli, à ce risque qu’est l’oubli absolu et à ce beau hasard que devient alors le souvenir.” À Buchenwald, le jeune Semprun avait pour tâche d’effacer toute référence à un individu “entlassen”, (libéré, c’est-à-dire tué individuellement, “libérant” ainsi son matricule pour un nouveau prisonnier). L’écriture ou la vie. Ou : par quelles voies souterraines laisser sourdre ce qu’il fallut enterrer afin d’avancer quand même. Jusqu’à trouver le “mentir-vrai de la littérature” dans lequel d’autres pourront retrouver ce qu’ils ne savaient même pas qu’ils cherchaient.

Et puis, dans le livre de Semprun, ce moment-clé dans la “vraie vie”, celui où en remplissant la fiche du nouvel arrivant Semprun, devant ce nouveau matricule 44904, le camarade allemand inconnu ne l’avait pas inscrit en tant qu’étudiant, ce qu’il était; il l’avait inscrit comme facharbeiter – spécialiste dans l’application du stuc. Dans les camps, seuls les ouvriers qualifiés avaient une chance, même minime, de survivre.

Nous avons désespérément besoin des voix de ceux qui ont vécu le pire de ce que l’humanité peut être afin de comprendre combien la fraternité est “un besoin de l’âme”. Âme qui, elle-même, se débat désespérément pour émerger des tentations de l’oubli.

Pour vivre, oui. Pour de vrai.

*

Dreams : They had told her she would have to admit her guilt, then request the pardon, but that seemed totally unfair since she hadn’t done anything deserving punishment, the accusations were false “makes no difference, she was told, that’s the procedure” so in that case, out of the question, they could jail her despite her innocence, she said; then, I was on board a space sation where my job consisted of erasing all references to a previous space progam, CAPI, page after page after page, no one must know it had once existed.

Elements for all that are esaily found in the news, but those are not the ones I though of when I woke up. For the first dream, there was clarely a reference to something I wrote yesterday, concerning the accusations and insults from my daughter (I have no need to read them again, they are fully inscribed in my brain): I wrote that not reading them over was a matter of self-respect, my own first of all, since I would never accept to be described in those terms by anyone, but also of her own, so that I could best preserve what I knew of her when she was not in one of her demented states inspired by her resentments, disgusts and personal denials.

As for the pardons, yes of course, the villainous pardons by Trump, the pressures applied on Israel’s president to decree a pardon lifting the charges against Netanyahu for his corruption of media, notably. But it was mostly about my incomprehension relative to the pardon that had been granted to one of my former bosses at a certain time, a sexual pervert for whom the staff, men and women, was nothing other than a tankful of his prey. He had been one of the bomb setters during the years of the FLQ (Quebec Liberation Front), he was the one who had set up the dynamite that killed the night watchman in a factory. He had obtained an incomprehensible royal pardon after a few years of stuffing himself on pages of catalogues advertising women’s underwear. Refusals excited him. He fell, eventually. It cost heavily, for me and for others. (I write “incomprehensible pardon”, but that’s not grue: be it in Québec or elsewhere, there comes a time when people don’t want to remember, things get erased, avoided, re-interpreted). Is this man this alive? I don’t know and I don’t care. What’s certain is that the rapist of my 15 year old self, must have set off ad patres a long time ago, he was in his forties at the time.

And then, for some unknown reason, I found myself re-reading my copy of L’écriture ou la vie by Jorge Semprun (Literature or Life), my copy fulled of underlined passages, of personal reflections, a witness of moments of intense reflection in my life. A copy that opens on a quote by Maurice Blanchot : “He who wishes to remember must confide in forgetfulness, to that risk that absolute forgetfulness entails and to that beautiful accident remembrance then becomes.” In Buchenwald, young Semprun’s job was to erase all reference to an individual “entlassen”, (liberated, meaning killed individually) thus “liberating” his identification number for a new prisoner). Literature or Life. Or; through what subterranean paths to allow the filtering of what had to be buried in order to move on anyway. Until was found the “true-lying of literature” in which others might recover what they did not know they were searching for.

Plus that moment in Semprun’s book, that key moment in “real life” when, filling out the registration card for this new arrival, Semprun, in front of the this new number 44904, the unknown German comrade had not inscribed him as the student that he was in reality; he had registered him as facharbeiter – a specialist in applying stucco. In the camps, only qualified workers had a chance, however slim, of surviving.

We desperately need the voices of those who lived through the worst of what humanity can be, in order to fully understand how brotherhood is a “need of the soul”. The soul desperately struggling itself to emerge from the temptations of forgetting.

In order to live, yes. For real.

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