28 novembre 2025

Il suffit d’un rapide tour d’horizon dans les média (entre deux salves d’éternuements ébranler les fondations — d’ailleurs, comment se fait-il qu’on n’éternue pas tant qu’on dort et que ça recommence aussitôt qu’on se réveille ? — ), un rapide tour d’horizon, dis-je, pour comprendre qu’on puisse écrire une chose aussi désespérante que La mélancolie de la résistance. Et plus j’avance en âge, plus il y a de gens que je ne comprends pas du tout. Ne pas les comprendre me fait presque l’effet d’une bénédiction personnelle, mais c’est évident que le dernier phoque en Alaska non plus, il ne comprendra pas grand chose à ce qui se passe autour de lui. Je ne suis pas encore le dernier des derniers phoques en Alaska, mais notre nombre s’amenuise de jour en jour. L’autre jour, mon ami Rustine est venu prendre de mes nouvelles et me raconter la rencontre surréaliste qui s’était déroulée chez-lui avec un représentant des services (je ne sais plus lesquels) qui ne comprenait pas comment Rustine pouvait être propriétaire d’un “bien locatif” et ne pas faire payer de loyer aux jeunes mineurs non accompagnés qu’il héberge. “Mais ils n’ont pas un sou ! C’est moi qui leur fournis l’argent pour la carte sim sur leur téléphone !” — Réponse : “Oui, mais quand même, vous possédez un bien locatif, il devrait bien y avoir un moyen de les faire payer !”

Et ainsi de suite. Je passe ensuite aux informations du jour ce matin, ça flambe, ça pète, ça explose de partout et qu’après les pluies, les Palestiniens survivant à Gaza pataugent dans le sang et la merde, et Poutine vient à la défense de Witkoff “non, non, Witkoff n’est pas notre allié, qu’allez-vous chercher là?” . Alors qu’un Hongrois étale son amertume et n’y trouve aucun remède, je peux comprendre. Que les distributeurs de prix littéraires en fassent un motif de célébration générale, je comprends moins. Mais je n’ai jamais compris qu’on traite les écrivains comme on le fait des sportifs ou des rock stars – ce en quoi mes affinités avec le dernier phoque en Alaska s’affirment, de toute évidence. Je peux comprendre la morosité de Monsieur Krasznahorkai; que les distributeurs de récompense s’en délectent après plusieurs bons repas aux meilleurs tables me paraît plus douteux. Enfin : dans le livre en question, du désastre total, surnagent tout de même les griottes au rhum et le clavier bien tempéré de Bach. Je ne peux m’empêcher de penser à Schopenhauer.

De toute façon, je crois qu’à partir d’une certaine accumulation de soucis divers et de ressources financières défaillantes, on n’a pas trop de temps à consacrer à la mélancolie. Quant à la résistance, j’ai l’impression que le vivant est programmé pour, jusqu’à un certain point, que ça lui plaise ou pas. Quitte à écrire un truc d’une noirceur asphyxiante ? Apparemment. Mais je laisse d’autres s’en délecter. Et si j’apprécie tant le poète irlandais Seamus Heaney, ça n’est pas à cause de son prix Nobel.

Allez, vendredi 28 novembre 2025.

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All that’s needed is a rapid look at the media (between two bouts of sneezing strong enough to shake the foundations — by the way, how is it that we don’t sneeze while we’re sleeping and that it starts up immediately when we wake up? —) a rapid look, I said, in order to understand how one can write something as desperate as La mélancolie de la résistance. Moreover, the more I age, the more there are people I do not understand at all. Not understanding them almost feels like a personal blessing, but obviously that the last remaining seal in Alaska won’t understand much of anything either to what is going on around him. I’m not yet one of the last remaining seals in Alaska, but our numbers seem to be declining by the day. The other day, my friend Rustine came over to see how I was doint and to tell me about the surrealistic meeting he’d had at his place with a “rental property” and not charge rent to the young unaccompanied minors he shelters. “But they have no money! I’m providing them with the money to buy the calling cards for their phones!” — Reply; “Yes but still, you are the owner of a rental property, there should be some way to make them pay!”

And so on. After which I take a look at the daily news, this morning and see that things are burning, crashing, exploding everywhere and that after the rainfalls, the surviving Palestinians in Gaza are mired in blood and shit, and Putin is coming to Witkoff’s defense “No,no, he’s not an ally, what are you claiming !”. So that a Hungarian should spread out his bitterness and find no remedy to it, I can understand. That the folks who hand out literary prizes find in that a reason for general celebration, I don’t understand as well. But I’ve never understood that writers be treated like sports figures or rock stars — which shows my definite affinity with the last seal in Alaska, no doubt about it. I can understand Mister Krasznahorkai glumness; that prize givers delight in it after several good meals at the best tables I find more dubious. Ah well: in the book in question, morello cherries in rhum and Bach’s well-tempered clavier seem to float above the total disaster. I couldn’t help thinking of Schopenhauer.

In any event, I think that with a certain accumulation of various concerns and failing financial resources, one doesn’t have much time left for melancholy. As for resistance, I get the impression that the living is programmed for it, up to a certain point, whether it likes it or not. Even if it means writing something of asphyxiating darkness? Apparently. But I’ll leave others to delight in it. And if I appreciate the Irish poet Seamus Heaney so much, it isn’t because of his Nobel Prize.

And so, on to Friday November 28th 2025.

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