16 juin 2025

Au premier réveil, je ressens le besoin de mots – pas nécessairement de mots à partager, mais de mots qui mettent un certain ordre dans ma propre tête dans les images éparses me restant de la nuit, dans les sons émanant de la fenêtre ouverte – un charivari de corbeaux ce matin, les tourterelles dites tristes n’en ont cure. À 5h40, sous le ciel gris sombre de la prime aube, ne se distinguent que les traits noirs des huit barreaux verticaux et deux barreaux horizontaux composant la grille protégeant la chambre du trottoir, et les formes noires des fleurs et des feuillages dans la caissette suspendue et sur le rebord de la fenêtre. 

Leurs couleurs ne surviennent que plus tard lorsque le gris du ciel devient plus clair : d’abord la forme d’un pétale, celui d’une feuille, puis un vert très pâle sur une feuille, le rose et le blanc de l’un des géranium.

Et les images éparses qui restent de la nuit. Et des vers épars d’un poème de Françoise Morvan « lasser l’offense épuise la vengeance » – « et tu te sais captif aussi d’un fief fermé ». Un poème sur les chardons-serfs “voués au même geste de défense“. Dans Brumaire*, je crois. (Je vérifie : oui, c’est bien ça.)

C’est en ouvrant la copie trouvée de Le jour avant le bonheur d’Erri De Luca que j’ai découvert l’illustration ci-haut. Apparemment, la chère Raphaëlle n’a pas jugé utile de conserver ce témoignage de l’affectueuse amitié de Marie. Occasion pour moi de découvrir ce joli dessin, son intention et, surtout, le récit, terminé hier soir.

Il est 7h40, les corbeaux ont réglé leur querelle depuis un bon moment. Chez les humains, les infos du jour couvrent allègrement (comment le dire autrement) les horreurs – du moins, celles qui font spectacle, sinon, quel intérêt. Les morts font recette un jour, deux au maximum, avec un tel embarras du choix… “et tu te sais captif aussi d’un fief fermé.”

Les chardons sont légers mais serfs

Voués au même geste de défense

qui les laisse ossifiés

sous le cilice et sous la cendre

On joue à diluer le ciel

Laver l’orage et la pierre de l’encre

Eluder l’ombre et lancer au hasard

des formes passagères

Pensant être fidèle à ce jeu

Sans lien sans souvenir

Tu lèves l’herbe libellée d’un poignet souple

la lande et l’eau dilapidées

comme un emblème ouvert à la lumière

Mais l’ébauche a peine achevée

Se charge en signe de défiance

Et tu noircis un ancien paysage

Où les chardons se dressent

Tisons fossiles achevant de s’éteindre

Lasser l’offense épuise la vengeance

Tu passes sur la page un sable tamisé

Les chardons sont légers

Le vent disperse les semences

Tu peux laisser leur vol épars au ciel glisser

Mais ces faisceaux d’échardes

Ont séché dans ton sang

Et tu te sais captif aussi d’un fief fermé.

*Françoise Morvan, Brumaire, Éditions Mesures, 2019

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