8 novembre 2024

Rêves : d’abord, livraison de caisses de tulipes (mauve, bordées de jaune) et de jonquilles, apportées par un camion occupant tout l’espace devant un foutoir de commerces en ré-organisation; puis une histoire turque au sujet d’un arbre, traduite en français et en anglais.

Evidemment (pour moi), “l’histoire turque” est une référence à Mon Nom est Rouge de Orhan Pamuk, avec le chapitre intitulé Je Suis Un Arbre – l’arbre en question étant un arbre peint sur un décor en fond de scène, expliquant au lecteur qu’il est affligé de solitude parce qu’il devait faire partie d’une histoire dont il est tombé, comme une feuille à l’automne.

Quant à l’illustration du jour, elle n’a pas de profonde signification symbolique; elle représente simplement ce que j’ai eu devant les yeux une bonne partie de la journée, hier, y compris deux petites figurines restant du rangement d’un tiroir et qui trônent temporairement sur deux boulettes de patafix.

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Jeudi après-midi, au moment de l’embarquement à Paris pour Tel Aviv, Ilana se fait dire que son nom n’apparaît pas sur la liste des passagers et que le vol est plein. Elle insiste, montre sa réservation, parle des funérailles de son père vendredi matin. Finalement, elle fait le trajet dans un siège réservé au personnel de vol. (Problème à régler pour le retour, apparemment, la même omission s’est produite de la part de l’agence de voyage.) Pour l’heure, elle est chez son oncle, les obsèques de son père ont lieu ce matin, suivies du shiva chez son oncle. Elle est avec des gens qui ont connu son père et ses complexités, c’est bien qu’elle soit avec eux. “Autrefois” – en fait, durant presque toute la durée de l’existence de l’humanité – lorsqu’un être aimé partait au loin, il pouvait se passer des mois, voire des années, avant qu’on sache ce qui lui était advenu. Ces jours-ci, si quelques heures se déroulent sans qu’on sache où en est le voyage de cette personne, on se ronge les ongles ‘(intérieurs, les ongles, métaphoriques pour ainsi dire.)

Mais bon, elle est arrivée, pour l’heure, c’est l’essentiel.

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Hier toujours, dans le bordel des informations, je suis tombée dans The Guardian sur un article concernant David Graeber. Son titre “It Doesn’t Have to Be This Way” sonne beaucoup mieux en anglais qu’en français où ça donne quelque chose comme: il n’est pas dit que les choses se doivent d’être comme elles sont. Vu le bordel, ainsi que les pleurs et les grincements de dents en ce moment (fort justifiés, incontestablement), ce rappel d’outre-tombe (Graeber, anthropologue et “activiste anarchiste” est mort soudainement en 2020, âgé de 59 ans) tombe a point nommé pour moi.

Les mots “anarchiste” ou “anarchie” suggèrent immédiatement des comportements très, très répréhensibles de lanceurs de bombes et de fouteur de merde. Et il y en a des masses pour maintenir cette impression. L’anarchisme dont parlait Graeber reposait sur trois principes : l’auto-organisation, les associations volontaires, et l’aide mutuel. Il disait : “La vérité cachée ultime de notre monde, c’est qu’il s’agit de quelque chose que nous créons et que nous pourrions tout aussi bien créer différemment.” Cela étant, une modification des a-priori et des valeurs entraîne une modification du monde que nous habitons.

Etant donné les grands chambardements en cours à tous les niveaux, personnellement, je choisis de m’attacher à la signification de “it doesn’t have to be this way” comme une voie hors de l’obscurité, et le diable sait bien que nous aurons besoin de nous raccrocher à quelque chose.

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Je lis la chronique d’André Markowicz, il y est question d’Orbe* et de Pluie**. J’ouvre mes copies des deux – au hasard, comme j’aime le faire –

Dans Orbe, je tombe sur

Cogne contre un mur fait de toi-même

ou plutôt, de ce qui t’as fait toi,

cogne jour et nuit, cherche des doigts

qui déplient les tiens et te retiennent

de glisser dans trop de feu. Tu n’aimes

qu’elle, qui ne dit « j’ai faim, j’ai froid »

(et le chien  qui, dans le noir, aboie

cesse, – donne la paix et donne peine)

qu’en toi-même. Tentative d’être

dans un angle, sans récit, à nu.

te voilà, tu es la revenue,

elle t’a fait signe à la fenêtre.

tu es né de ce qui te refuse.

malgré soi, tu n’as aucune excuse.

Et dans Pluie :

Les morts pourraient crier ainsi

Gorge âcre à force de se taire

Mais rien sinon ce grincement

Ces vieux essieux ces freux ce treuil rouillé.

*André Markowicz, Orbe, Editions Mesures 2021

**Françoise Morvan, Pluie, Editions Mesures 2021

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Dreams : first, a delivery of crates of tulips (mauve with a yellow border) and daffodils, brought by a truck occupying the whole space in front of shops in a messy re-organization; then a Turkish story about a tree, translated into French and English.

Obviously (for me), the “Turkish story” refers to My Name Is Red by Orhan Pamuk, with the chapter entitled I Am A Tree – said tree being a painted backdrop on a stage, explaining to the reader that he is afflicted by a profound loneliness because he was to be part of a story but was dropped from it, like a leaf falls in autumn.

As for today’s illustration, it has no deep symbolic meaning; it’s simply a representation of what was before my eyes for a good part of yesterday, including two tiny figurines left over from the cleaning out of a drawer and temporarily enthroned on two gobs of Blue Tack.

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Thursday morning, at the boarding in Paris for the flight to Tel Aviv, Ilana was told her name did not appear on the passenger list and that the flight was fully booked. She insisted, showed her reservation, spoke of her father’s funeral on Friday morning. In the end, she travelled in a seat reserved to flight attendants. (A problem that will require solving for the return trip since, apparently, the omission occurred with the travel agency booking.) For now, she is at her uncle’s, her father’s funeral is this morning, followed by shiva at her uncle’s. She is with people who knew her father and his complexities well, which is a good thing for her.

“Formerly” – in fact for most of the duration of humanity’s existence – when a loved one left for afar, months, even years could go by before one knew what had happened to him or her. These days, if a few hours go by without knowing how goes the person’s trip, we bite our fingernails (inner fingernails, metaphorical ones so to speak.)

In short, she has arrived, she is at her uncle’s and her story moves on, as does mine.

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Yesterday again, in the whole stew of the news, I came across an article about David Graeber on The Guardian. Titled: “It Doesn’t Have to Be This Way” (which sounds a lot better in English than in French where it turns into something more complicated such as il n’est pas dit que les choses se doivent d’être comme elles sont). Seeing the mess, as well as the crying and gnashing of teeth going on at the moment (most justified, no doubt about it), this beyond-the-grave reminder (Graeber, an anthropologist and “anarchist activist” died suddenly in 2020 at the age of 59), this reminder appeared just at the right time for me.

The words “anarchist” or “anarchy” anarchy immediately suggest very, very reprehensible behaviors by bomb throwers and shit disturbers. And there are tons around to maintain that impression. The anarchism Graeber was talking about rested on three principles: self-organization, voluntary association and mutual help. He said : “The ultimate hidden truth of the world is that it is something we make and could just as easily make differently.”That being the case, modifying assumptions and values brings a change in the world we live in.

As we will be witnessing in fast-forward mode in the coming days, months and years. This being the case, at all levels, I personally choose to see “it doesn’t have to be this way” as a way forward through the murk and the devil knows we will need to hang on to something.

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