22 septembre 2024

(dessin: Ilana Shamir)

Rêves: histoires de survie dans un régime néo-libéral avancé, mélange de bien-être matériel et de misère intellectuelle et spirituelle; dans l’une, avec des gestes amples, comme ceux d’essuies-glace, je lave à grande eau un mur couvert de suie, sans pouvoir en atteindre les coins; mes efforts, en diluant la suie, recouvre le mur jaune moutarde d’une couche grisâtre, les résidents de ce logement possède un chien énorme, bien gentil mais plus gros et plus grand que moi; puis assise dehors en compagnie de quelqu’un, je fais face à une ciel plombé, surgit un vacarme énorme de source inconnue pendant qu’apparaît dans le ciel un arc-en-ciel à peine perceptible. Je veux le montrer à la personne à mes côtés mais le vacarme rend toute communication impossible, et je m’éveille.

*

Le petit chat est en bien meilleure forme, ce matin, et m’accueille avec des ronronnements et des manifestations enthousiastes de plaisir; de toute évidence, le pire est passé.

*

Je n’ai rien d’une ermite, peu s’en faut, mais je trouve l’activité sociale causée par la visite de ma fille très épuisante; tout le monde veut la rencontrer, le tout est très agréable, mais je ressens le besoin d’un peu de moments calmes dans lesquels lire, réfléchir, écrire. Ma fille compte aller voir un film au cinéma ce soir – le film dure trois heures, j’espère qu’elle y prendra plaisir – et je compte en profiter pour explorer plus a fond le livre de poèmes de Cesare Pavese* que j’ai acheté l’autre jour. Un premier regard ne m’a pas semblé très prometteur mais je trouvais plutôt ridicule de poursuivre la lecture de son journal sur son métier d’écrivain sans avoir lu la moindre chose écrite par lui. Je ne sais pas ce que cela vaut comme poésie, mais cet extrait d’un poème intitulé Ancêtres m’a semblé extrêmement significatif en termes sociaux et culturels. En traduction française, ça se lit :

Et dans notre famille, les femmes ne comptent pas.

C’est-à-dire que chez nous elles restent à la maison

et nous mettent au monde et ne disent pas un mot

et ne comptent pour rien et nous les oublions.

Chaque femme répand dans notre sang quelque chose

de nouveau

mais elle s’anéantit entièrement dans cette oeuvre

et nous seuls subsistons, ainsi renouvelés.

Nous sommes pleins de vices, de tics et d’horreurs

nous les hommes, les pères – certains se sont tués,

mais il y a une honte qui jamais n’a touché l’un de nous :

nous ne serons jamais femmes, jamais l’ombre de personne.

Comme un écho de la prière chez les juifs orthodoxes, celle dans laquelle les hommes remercient leur Dieu de ne pas les avoir fait naître femmes.

(Ma fille et moi en sommes à la 3e saison de La Famille Shtisel sur Arte. Je retrouve mon niveau ‘ivrit kala‘ (hébreu léger) qui était diffusé à la radio à l’époque, et ma fille se remet à lire les inscriptions sur les affiches derrière les personnages. En passant, nous évoquons des souvenirs sur nos années là-bas.

*Cesare Pavese, Travailler fatigue, La mort viendra et elle aura tes yeux, traduit de l’italien par Gilles de Van, préface de Dominique Fernandez, nrf, Poésie/Gallimard 1979

*

Dreams: stories of survival in an advanced neo-liberal regime, a mixture of creature comforts and intellectual and spiritual poverty; with wide movements, like those of windshiled wipers, I’m washing a wall covered in soot without managing to reach the corners; diluting the soot, my movements cover the mustard yellow wall with a greyish coating, the residents of this apartment own a huge dog, very nice but bigger and taller than I am; then, sitting outside with someone, I’m facing a leaden sky, a huge din of unknown origin starts up while a pale rainbow appears, barely perceptible. I want to show it to the person next to me but the noise makes all communication impossible, and I wake up.

*

The kitten is in much better shape this morning and greets me with enthusiastic purring and demonstrations of pleasure; clearly, the worst is over.

*

I’m nothing of a hermit, far from it, but I’m finding the social whirl caused by my daughter’s visit very tiring; everyone wants to meet her, all of which is most pleasant but I do feel the need for some quieter times in which to read, think, write. My daughter is planning an outing to the cinema this evening – the film lasts for three hours, I hope it’s fully enjoyable for her – and look forward to digging further into the book of poems by Cesare Pavese I bought the other day. A first look through was none too promising but I figured it was silly to be reading his journal all about the business of writing without having read a single thing he wrote. I don’t know what I think of it as poetry, but one excerpt of a poem titled Ancestors struck me as deeply significant, socially and culturally speaking. In English translation, it would read :

And in our family, women don’t count.

Meaning, with us, they stay at home

and give birth to us and don’t say a word

and count for nothing and we forget them.

Every woman spread something new in our blood

but annihilates herself completely in doing so

and we only subsist, thus renewed.

We are filled with vices, tics and horrors

we, the men, the fathers – some have killed themselves,

but there is one shame that has never touched a single one of us:

never shall we be women, never the shadow of another person.

Like an echo of the prayer by Orthodox Jews in chiwh the men thank their God for not having created them as women.

(My daughter and I are now at Season 3 of La Famille Shtisel on Arte. I recover my “ivrit kala‘ level of comprehension as the one that was broadcast on the radio back then, and my daughter has started re-reading the writing on the posters behind the characters. In passing, we mention our memories of our years over there.)

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