26 novembre 2022

Les bien-nommées ” mères du Kremlin”; ces femmes triées sur le volet parmi les activistes pro-Poutine les plus patriotiques. Assises à une grande table, de chaque côté et en face du grand homme qui peine à trouver des mots qui “collent” un peu à la pseudo-tragédie du moment. Il bafouille, il s’arrête, il ânonne des platitudes. Eh oui, mamans éplorées (enfin…), la mort est inévitable, le saviez-vous ? Chaque année, des gens meurent dans des accidents de la route, ou suite à un incident causé par un trop forte ingestion d’alcool, leur dit-il. (Je suppose qu’il ajoute quelque chose sur la mort glorieuse de leurs fils, sur leur “sacrifice” pour le peuple, pour la gloire de la patrie, pour…tiens, sont-ce bien des fraises que je vois dans les bols devant les dames pas plus éplorées qu’il faut ? Eh oui, des fraises; la fraise moscovite a un goût particulièrement fin en novembre. La fraise des neiges, on l’appelle. Vraiment spéciale.)

Après ce moment de communion (enfin…) unies dans la douleur et la compassion, ces dames se regroupent autour d’un piano; l’une d’elle pianote, les autres chantent Les nuits de Moscou (faux). Tout s’est très bien passé (on n’a pas le bénéfice de voir le moment-zakouskis ou alors il s’est limité aux fraises en raison des sanctions occidentales.) Mais vraiment, un moment impeccable entre gens qui savent se tenir. Aucune des “mamans du Kremlin” n’a élevé la voix devant le grand homme ou demandé à savoir pourquoi son fils, souffrant d’emphysème avancé, avait été envoyé au front et n’avait pas donné de nouvelles depuis.

Le grand homme souffre d’une maladie encore plus grave : il est incapable de supporter la réalité. Le petit Volodia ne peut vivre que dans l’atmosphère raréfié et corrompu du mensonge intégral; celui dans lequel personne n’est supposé savoir que, tout comme le dragon dans le conte d’Evguéni Schwartz, il n’est rien d’autre qu’ un lâche.*

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26 novembre. Date retenue pour marquer la commémoration de la grande famine imposée par Staline aux Ukrainiens. En 1933, dans des conversations privées, les officiels estimaient le nombre de morts de faim en Ukraine à 5,5 millions personnes. Entre bombardements, viols, tortures et autres exactions, les troupes russes qui ont envahi l’Ukraine s’emploient à démanteler les monuments commémorant ce qu’il est convenu d’appeler l’Holodomor. Ce soir, chacun est invité à éteindre les lumières, en signe de solidarité avec leurs descendants endurant les coupures d’eau, d’électricité et d’accès à de la nourriture dans leur environnement immédiat.

*Evguéni Schwartz Le Dragon, traduction André Markowicz, Les Solitaires Intenpestifs, 2011

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The well-named “Kremlin mothers”; those hand-selected women among the most pro-Putin patriotic activists around. Sitting at a large table, on each side of and facing the great man who’s having a heck of a time assembling words that can ‘stick’ somewhat to the pseudo-tragedy being enacted. He stutters, he stops, he mouths platitudes. Yes, grieving mothers (uh…), death is inevitable, did you know that? Each year, people die in road accidents or after an incident caused by too much alcohol, he says. (I suppose he adds something about the glorious death of their sons, about their “sacrifice” for the people, for the glory of the country, about…say, are those truly strawberries I see in the bowls in front of those ladies whose grieving is well under control? Yep, strawberries; the Moscow strawberry is particularly fine at the end of November. The snow strawberry, it’s called. Truly special.)

Following this moment of communion (uh…) united in grieving and compassion, the ladies stand around a piano; one of them hits most of the right keys while the others sing Moscow Nights (off-key). Everything went just fine (we are not invited to see the zakuzki moment or maybe it was limited to the strawberries because of Western sanctions.) But truly, an impeccable moment among people who know how to behave. Not a single of the “Kremlin mamas” shouted at the great man or demanded to know why their son, suffering from severe emphysema, had been sent to the front and never heard from since.

The great man suffers from a disease even more serious: he can’t stand reality. Withers and chokes and flees when people yell at him. Little Volodia can only live in the rarefied and oh-so-corrupt atmosphere of his total lie; the one in which no one is supposed to know that, just like the dragon in Evgeny Schwartz’s tale, he is nothing but a coward.

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November 26. Date chosen to commemorate the great famine imposed on Ukrainians by Stalin. In 1933, in private conversations, officials estimated the numbers who had died of hunger in Ukraine at 5,5 million people. Between the bombings, rapes, tortures and other horrors, the Russian troops that have invaded Ukraine busy themselves at dismantling monuments commemorating what is known as the Holodomor. This evening, everyone is invited to shut down the lights, in solidarity with their descendants enduring water,and power cuts as well as difficult access to food in their immediate environment.

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