Le dimanche 2 octobre 2022

La plupart des contes dans Contes de l’Asie Mineure débute avec un fil de métier à tisser, qui va se dérouler pour tisser l’histoire. L’un des contes se termine sur la formule: “Puis trois pommes tombèrent du ciel. La première c’était pour celui qui a dit le début de l’histoire, la deuxième pour celui qui vous a appris sa fin, la troisième pour celui qui vous l’a conté du début à la fin.” C’est la première fois que je vois utiliser cette formule dans un conte. Pour le reste, la région d’où proviennent les contes semblent avoir possédé une quantité impressionnante d’ogres et de mères indignes; dans tous les cas, les deux reçoivent le sort qu’ils méritent (par écartèlement, la plupart du temps.) Et comme dans les contes russes, quelqu’un a presque toujours une petite fiole d’eau d’immortalité dont trois petites gouttes suffisent pour ramener un mort aimé à la vie (qu’on ne gaspille pas sur les mères indignes, bien sûr).

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Au marché, ce matin, chez le bouqiniste, au milieu des Harlequin Romance et des polars San Antonio à couvertures rongées, je tombe en arrêt d’étonnement devant la correspondance 1922-1936 de Marina Tsvetaeva et Boris Pasternak.* Le propriétaire précédent en a minutieusement découpé la dédicace sur la première page.

J’ouvre au hasard. Le 3 octobre 1927, Pasternak écrit à Marina: “En face de chez nous, dans le square près de la cathédrale Saint-Sauveur, les pommiers sont en fleur. Je t’envoie ce rare échantillon de la floraison d’octobre comme porte-bonheur.” Je n’ai rien lu d’autre encore, mais je sens qu’avec ces deux-là, ça va être compliqué.

En rentrant, je remarque que les deux jujubiers plantés dans le parc au printemps reluisent de fruits rouges. J’en remplis mes poches, personne d’autre ne semble les avoir remarqués. Je garde les noyaux; qui sait, peut-être qu’à la place d’un figuier pour remplacer le pommier qui s’est abattu tout seul dans le jardin, j’aurai un jujubier ?

Nous avons eu quelques pluies d’automne ces derniers temps. Ce matin, l’eau de la rivière est couleur khaki et recouverte de feuilles jaunes qui dérivent lentement. Un morceau de ‘land art’; occasionnellement, un poisson y pique quelque chose en surface et un cercle s’élargit paresseusement, au rythme d’un dimanche matin. Petits fragments précieux de normalité.

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Most of the tales in Contes de l’Asie Mineure begin with a thread from a loom that unwinds to weave the story. One of the tales ends with the following: “Then three apples fell from the sky. The first was for the one who told you the beginning of the story, the second for the one who told you the ending, the third for the one who told you the tale from beginning to end.” This is the first time I see such a formula used in a tale. As for the rest, the region from which the tales originate seems to have had an impressive number of ogres and of unworthy mothers; in every case, both are dealt the ending they deserve (by quartering, most of the time.)And as in many a Russian tale, someone usually has on hand a tiny flask of water of immortality, a sprinkling of which suffices to bring a loved one back from the dead (none of it wasted on unworthy mothers, of course).

At the market this morning, on the bookseller’s stalls, amid the Harlequin Romance and San Antonio cop tales with mangy covers, I’m stunned into immobility at the sight of Marina Tsvetaeva and Boris Pasternak’s correspondence between 1922-1936. The previous owner has carefully cut out the dedication on the first page.

I open at random; on October 3 1927, Pasternak writes to Marina: “Across from our place in the square near the Holy Savior’s cathedral, the apple trees are in bloom. I’m sending you this rare sample of October blooming as a lucky charm.” I haven’t read anything else yet, but I sense that between those tow, it’s going to be complicated.

On my way home, I notice that the two jujube trees planted in the park this spring are glistening with red fruit. I fill my pockets, no one else seems to have noticed them. I’m keeping the seeds; who knows, maybe instead of a fig tree to replace the apple tree that felled itself in the garden, I’ll have a jujube tree?

We’ve received a few habitual autumnal rainfalls these last few days. This morning, the water in the river is khaki-colored and covered with yellowed leaves drifting slowly. A piece of ‘land art’; occasionally, a fish pokes at something on the surface, adding a circle that spreads out in a lazy Sunday-morning rhythm. Tiny precious fragments of normality.

*Marina Tsvetaeva Boris Pasternak Correspondance 1922-1936 , traduit du russe, présenté et annoté par Eveline Amoursky et Luba Jurgenson, Editions des Syrtes, 2005

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