Une nouvelle fois…/Once again…

Hier soir, fenêtre ouverte, je suis à lire le poème de Han Yû, Le retour à Pengcheng, écrit en l’an 800 – qui débute par les mots: “Une nouvelle fois – les armes parlent.” Mais j’en suis aux lignes 21 et 22 après qu’il ait mentionné son admiration suivie de doutes au sujet de ce qu’il vient d’écrire. “Disons qu’on peut aimer le céleri

Mais pourquoi en offrir à l’Empereur ?“*

Je ris. Puis : odeur de terre mouillée, odeur presque oubliée. Pour un bref instant, j’imagine qu’il s’agit d’une hallucination olfactive liée aux mots céleri, jardin, cultiver… Odeur suivie du son, comme un froissement de papier de soie: une pluie fine tombe, à peine plus forte qu’une buée. Je suis sortie dans la rue déserte. Le pavé luisait d’une sueur. Moment béni.

Cette nuit, en rêve, j’écrivais des lettres pleines de colère contre les menteurs, les voleurs, les violeurs, les tueurs, les bourreaux.

Ce matin : nouvelles glissantes, élisions.Je comprends bien que les gens veulent penser à autre chose – je ne suis pas masochiste, moi aussi, j’aimerais bien que la vie soit une cour ouverte sur la légèreté, la joie coulant vers un avenir pareillement heureux. Pas plus que les autres je n’ai choisi le fait que la réalité soit à nouveau remplie de querelles.

Suis-je encore capable de rire ? De faire des blagues ? Oui. Disons que, bien que je sois consciente de faire partie des privilégiés, les occasions ne s’en présentent pas souvent, ces jours-ci. Je ne suis pas douée quand il s’agit de faire semblant de me sentir d’une humeur guillerette quand il n’en est rien. Hier, l’amertume était au rendez-vous. J’ai pu en faire profiter un personnage fictif, ce qui me paraît préférable, et de loin, à certaines empoignades ridicules sur facebook – armées de trolls comme les foules générées par ordinateur dans les films à grand spectacle, et humains se pliant aux manières des mécanismes qu’ils ont créés.

Comme les 7,5 millions d’attaques robotisés hier, lancées par des humains, russes, contre la centrale nucléaire que leur armée occupe en Ukraine. La technologie au service de la cruauté et de la stupidité. Que nous voilà bien avancés.

Je relis le poème de Han Yû. Ah, mon pauvre, si tu savais… (Et comme on me déconseille les alcools dorénavant, en raison du cocktail de médicaments que j’ingère tous les jours, à des millénaires de distance, je ne peux même pas t’accompagner dans ton ivresse. Par contre, même si l’Empereur n’en avait cure, personnellement, j’aime bien le céleri. Et certains se donnent encore la peine, et le plaisir, de trouver du sens dans tes mots. Piètre consolation pour toi; louange et reconnaissance quand même.)

*Ombres de Chine, Douze poètes de la dynastie Tang (680-870) choix, traduction et commentaire André Markowicz, inculte/dernière image, 2018

*

Last night, window open, I’m reading a poem by Han Yû – Return to Pengcheng, written in 800. It opens on the words “once again – weapons are talking”. But I’m at lines 21 and 22 when he voices his doubts about the fine words he has written and first admired: “Let’s say one can love celery but why offer some to the Emperor?”

I laugh. Then: a smell of wet soil, a smell I had almost forgotten. At first, I associate it with a sensory hallucination related to the words celery, garden, cultivating… Followed by a sound, like the rustling of fine tissue paper: a soft rain was falling, barely stronger than mist. I stepped out on the empty street. The pavement was shiny with a good sweat. A blessed moment.

In dreamtime, I was writing angry letters against the liars, the thieves, the rapists, the killers, the torturers.

This morning: slip-sliding news, elisions. I fully understand that people want to think of other things – I’m not a masochist, I would love life to be a vast courtyard of delight, opening onto a future of more of the same. No more than others have I chosen the fact reality is filled with yet again with strife.

Can I still laugh ? Joke ? Yes. Let’s just say I’m well aware of being among the privileged, but I don’t get too many opportunities for rejoicing; for one. For another, I’m not gifted when it comes to pretending I feel chipper when I don’t. Bitterness prevailed yesterday. I had one of the fictitious characters use it, which strikes me as for more useful than some of the outstandingly stupid rows on facebook – armies of trolls, like those computer-generated crowds in blockbuster movies, with humans adjusting their behavior to that of the mechanisms they have created.

Like the 7,5 millions robotic attacks launched by humans yesterday, Russians against the nuclear power station their army is occupying in Ukraine. Technology at the service of cruelty and stupidity. Aren’t we so much better well off now.

I read over Han Yû’s poem. Ah, you poor dear, if only you knew…(And since I’m now recommended to avoid alcoholic beverages because of the cocktail of pills I ingest every day, I can’t even accompany you in your drunken state. However, even if the Emperor didn’t care for it, personally, I rather like celery. And some still go to the trouble, and the pleasure, of finding meaning in your words. Not much of a consolation for you; praise and gratitude anyway.)

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