“Un autre univers”/”Another universe”

Je ne suis pas un monstre. Moi aussi, lorsque j’apprends la mort injustifiable d’un enfant déchiqueté par un missile, ça me révulse; le charcutage de ses aînés aussi d’ailleurs. Je lis des protestations très belles sur les réseaux sociaux. Des indignations sincères, oh combien sincères. Mais j’ai souvenir d’avoir lu les mêmes lorsque la photo du petit kurde noyé fit le tour des salles de presse. Ces images-là reçurent aussi leur lot de promesses de ne l’oublier “jamais”. Pour moi, le sentiment qui domine, c’est l’impuissance, combinée à l’absolue nécessité de ne pas détourner la tête, justement, parce que la tentation de l’oubli nous guette toujours. À l’un qui proteste que notre indignation l’emportera sur le niveau du thermostat dans nos logements cet hiver, je ne réponds rien parce que je ne pourrais que lui dire: “oh oui, monsieur, vous verrez que le “coût de la vie” et les autres problèmes d’approvisionnement qui prendront de l’ampleur domineront les…” mais j’arrête parce que lui, peut-être protestera encore, mais sa voix sera noyée dans la cacophonie des clameurs pour, contre, et totalement à côté de la plaque.

Hier quelqu’un a utilisé l’expression des plus pertinentes ‘d’empathie kilométrique’ pour décrire l’affaiblissement de l’intérêt, plus on s’éloigne du désastre. Il n’y a qu’à voir notre propre absence d’intérêt lorsque le ‘désastre’ se déroule quelque part en Asie. Quand à l’attitude des américains au sujet de tout ce qui se passe ‘ailleurs’, elle est résumée par nul autre que ce commentateur très apprécié de l’ultra-droite américaine, fortement applaudi récemment lorsqu’il a dit de Poutine qu’il s’en foutait puisqu’il n’était pas son président «et ce qu’il fait en Ukraine, c’est peut-être significatif pour les ukrainiens, mais pas autant que le prix de l’essence. En fait, ça n’appartient même pas au même univers… L’énergie à petit prix, c’est ce qui fait la différence entre vivre en Centrafrique et à Des Moines » (en Illinois).”

Voilà. Pas son président. Les Ukrainiens se font cramer, c’est leur problème, lui, il vit dans un autre univers.

Mis à part le fait que c’est faux. Il le sait puisqu’il compte bien que ces paroles feront le tour des salles de presse dans le monde; mais l’argent est vraiment top dans son ‘business’ – l’argent et la bouffée vindicative de puissance lorsque les gens s’aplatissent devant lui. Un autre pauvre type bouffi de malveillance. Le pire, c’est que c’est contagieux.

En 2017, la journaliste et artiste Zehra Dogan a produit un “journal d’une condamnation” suite à son propre emprisonnement en Turquie, livre dont le titre lui fut inspiré par une image de photomaton d’une petite fille. Je la cite:

Les yeux des personnages que je dessine sont plus grands que la normale… J’ai compris que les yeux peuvent parler à partir de la photo de Ceylan Önkol qui a été tuée par l’armée en 2009. Sur cette unique photo d’identité qu’elle laissait derrière elle, Ceylan ouvrait ses yeux autant qu’elle le pouvait. Parce qu’elle savait que si ses yeux s’étaient fermés sous l’effet du flash…son père n’avait pas …suffisamment d’argent pour faire une deuxième photo…Dans mes oeuvres, tous ces grands yeux sont, en vérité, les yeux de Ceylan Önkol.” (Zehra Dogan).

Si les images de la petite Liza ont cet effet sur certains, tant mieux. Ils leur donneront la force de résister aux mensonges. Et d’agir, si ce n’est qu’en dénonçant les menteurs.

*

I am not a monster. When I read of the unjustifiable death of a child, torn apart by a missile strike, I’m disgusted; when hearing of the butchering of their elders also. I read truly lovely protests on social networks. Sincere indignations, oh so sincere. But I recall having read the same when images of the drowned body of a small Kurdish child hit the newsrooms. Those images also received their lot of promises “never to forget”. In my case, the dominant feeling is one of powerlessness, combined with the absolute need not to look away, precisely because the temptation of forgetting is always there . To one who protests saying our indignation will carry the day over the lowering of the thermostat in our apartments this winter, I say nothing because I could only reply: “oh yes, Sir, you will see how the “cost of living” and other increasing supply problems will dominate the….” but I stop. Because perhaps he will go on protesting, but his voice will be drowned out by the cacophony of cries for, against, and totally off the track.

Someone used the expression “kilometric empathy” yesterday. An apt description of the weakening of concern, the further off a disaster may seem. We only have to see how are own concern weakens when the disaster is somewhere in Southeast Asia. As for American attitudes over what is happening “elsewhere”, they were summarized the other day when a well-known opinionator claimed to a round of applause that he doesn’t care about Putin, one way or another because “he’s not my President and what he does in Ukraine is…certainly significant to Ukrainians, is not more significant to me than what gas costs…It’s not even in the same universe…Cheap energy…makes the difference between living in the Central African Republic and Des Moines (Illinois).”

There. Not his president. Ukrainians can sizzle, that’s their problem, he lives in another universe.

Except he doesn’t. I’m sure he knows it, since he’s counting on his words carrying across newsrooms the world over, but the money’s good in his line of work – money and the vindicative surge of power when people bow and scrape before him. Just another schmuck bloated with malevolence. The worst part being it’s contagious.

In 2017, journalist and artist Zehra Dogan produced “journal d’une condamnation” following her own imprisonment. The title refers to the image of a little girl done in a photo booth. I quote:

“The eyes of the people I draw are bigger than normal…I understood how eyes could talk from a photo of Ceylan Önkol who was killed by the army in 2009. On this only remaining ID photo she left behind, Ceylan opened her eyes as wide as she could. Because she knew that if her eyes closed because of the flash…her father did not …have enough money for a second photo…In my works, all those eyes wide open are, in truth, the eyes of Ceylan Önkol.” (Zehra Dogan)

If images of little Liza produce the same effect on some, so much the better. They will give them the courage to resist against the lies and denounce the liars.

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