3 juillet 2022

Il faut toujours commencer quelque part. En tout. Bien sûr. Raison pour laquelle le festival Rues d’Été a toujours privilégié la présentation de spectacles d’amateurs en voie de professionalisation, ainsi que des spectacles et des stages par des circassiens, musiciens, chanteurs et autres artistes de rue aux qualités affirmées et reconnues. Le tout soutenu par une collégiale de bénévoles, l’implication des écoles et associations locales, et des financeurs régionaux.

Mais voilà: est-ce effet Covid qui se prolonge, combiné à des financeurs qui rechignent, des bénévoles qui s’épuisent et des gens de plus en plus difficiles à sortir de chez-eux, le festival de cette année se ressent de tous ces facteurs: beaucoup de spectacles par de petites troupes débutantes, dispersées à travers la ville, une place centrale moins animée, des décalages horaires dépassant le proverbial quart d’heure tarnais… Avec, encore et toujours, des pépites tant chez des ‘amateurs’ bluffant de professionalisme, de jeunes artistes prometteurs à la dure école de la rue, avec ses cortèges de voitures klaxonnant les mariages en série du samedi – juste au moment de plaquer le premier accord…

Avant les spectacles, j’ai avancé un peu dans ma révision; au retour hier soir, j’ai terminé la lecture de Là où tout se tait de Jean Hatzfeld. Où il présente les témoignages des quelques Hutus qui ont accepté de parler de gestes qu’ils avaient posé pour sauver, qui une épouse, qui un mari, qui un voisin Tutsi durant les cent jours du grand massacre. Il y en a peut-être d’autres mais qui se gardent bien de parler car les coupables, eux, leur en veulent. C’est comme ça, “l’invincible gentillesse” n’est pas donné à tout le monde, ni la force de résister à la meute. Il y avait ceux qui traînaient en route en évitant de “couper” autant qu’ils le pouvaient. Des enthousiastes aussi qui ne connaissent pas le repentir.

Et il y avait Espérance Uwizeye, hutue, concubine obligée à l’âge de 17 ans d’un hutu qui sauva trois de ses voisins tutsi. En fait, l’histoire est véridique, mais tronquée: Espérance est celle qui avertit d’abord ses trois voisins de la présence des tueurs qui les attendaient, mais femme, et simple concubine en plus, qui allait l’honorer pour son absence de ‘considération ethnique’? De son témoignage, pourtant, ce que je retiens le plus c’est ce qu’elle dit de leur vie ‘avant’: “La parcelle donnait, on était riches puisqu’on ne manquait de rien. Huit enfants, trois repris par la maladie.” * Au moment où Hatzfeld recueille son témoignage, le vieillard est mort dans la misère la plus complète, Désirée survit en cultivant la parcelle d’une commerçante prospère.

Je sais bien que les problèmes économiques sont sérieux dans des pays dits prospères comme la France, le Canada, les Etats-Unis. Le “minimum vital” officiel (qui fait rêver ailleurs de ces pays où l’argent semble couler de robinets en or), ce minimum vital n’est pas atteint par tout le monde; nombreux sont ceux et celles qui vivent sous le barème en question. Je retiens quand même l’expression d’Espérance, “on était riches puisqu’on ne manquait de rien.” Pendant que les sollicitations publicitaires déferlent, incessantes, indices des convulsions frénétiques d’un système dément, et leur école d’apprentissage à l’envie et au ressentiment. Argent corrosif universel, soit parce qu’il y en a trop, soit, pas assez.

Dimanche. Marché, révisions, quelques spectacles et ateliers d’artistes en après-midi.

*Jean Hatzfeld, Là où tout se tait, folio Gallimard 2021

*

You always have to start somewhere. In everything. Of course. Reason for which the Rues d’Été festival has always put the accent on presenting amateurs on their way to a professional status, along with shows and workshops by recognized names among circus artists, musicians, singers and other street artists. The whole enterprise supported by a college of volunteers, the involvement of local schools and associations, and of regional financers.

But is it because of the lingering Covid effet, combined with reluctant financers, exhausted volunteers and an audience constantly harder to pull out of doors; this year’s festival shows the effects of all of these factors; many shows by small troops of beginners, spread across the town, a central square less animated, scheduling delays way beyond the proverbial 15 minutes in the Tarn…With, as always, nuggets to be discovered as well in ‘amateurs’ of impressive professionalism, as in young and promising artists learning their trade at the hard school of street performances, with their processions of honking car horns from the serial weddings on Saturdays – just as they are about to strike the first chord…

Before the shows, I moved forward a bit on my revision; coming home last night, I finished reading Jean Hatzfeld’s Là où tout se tait. In which he reports the testimonies of those few Hutus who agreed to speak of their saving gestures for a Tutsi wife, a husband, a neighbour during the hundred days of the great massacre in 1994. There may be others but they are careful not to speak about it because the guilty resent them. That’s how it goes, “invincible kindness” is not given to everyone, nor the strength to resist the horde. Some lingered on the way to avoid “cutting” as much as they could. But others were enthusiastic about it and unrepentant.

And there was Espérance Uwizeye, Hutu, forced concubine at age 17 to an older Hutu who saved three of his Tutsi neighbors. In fact, this is a true story, but abbreviated: Espérance is the one who first warned three neighbors that there were killers waiting for them, but being a woman and nothing but a concubine, who was going to honor her lack of “ethnic consideration”? Yet, of her testimony, what stays with me the most are these words about their life “before”: “The plot provided, we were rich because we lacked of nothing. Eight children, three taken away by illness.” When Hatzfeld collected her words, the elderly man had died in total misery, Désirée was surviving by cultivating the plot of land of a wealthy female shop owner.

I know full well that economic problems are serious in countries considered as prosperous, such as France, Canada, the United States. The official “minimum wage” (one that has foreigners dreaming about those countries where money flows out of golden faucets), that minimum wage is not for everyone; there are many who live below that scale. Nonetheless, Espérance’s words stay with me “we were rich because we lacked of nothing”. While here, the unending ads stream by, symptoms of the frenzied convulsions of a crazy system, and training school for envy and resentment. Money, universally corroding everything through too much or too little.

Sunday. Early market, revision, a few shows and artists’ workshops in the afternoon.

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