Heureux comme un kurde dans un discours de Trump –
Mamie Eyan lit-elle l’anglais ? Si oui, a-t-elle accès au New York Times ? Je ne sais pas. Si oui, elle aura sûrement adoré le moment où le président des Etats-Unis, recevant le président de la Turquie nous apprend qu’il y a des kurdes en Turquie. Ah bon? Oui, il y a des kurdes en Turquie et, ajoute-t-il, “they’re happy” (ils sont heureux). Evidemment, si les kurdes sont heureux, nous le sommes aussi.
Mais je suis prête à parier qu’il y en a qui sont encore plus heureux que les kurdes dans le discours de Trump. J’ai nommé Erdogan et Trump eux-mêmes ainsi que leurs gendres respectifs. Un autre article que Mamie Eyan apprécierait certainement. On y parle des excellentes relations entre Jared et Berat – Berat, vous savez le gendre d’Erdogan qui s’adonne à être son ministre des finances, alors que Jared est le conseiller-en-chef de Donald (enfin, je dis ça sans vouloir semer la discorde entre Jared et son épouse Ivanka qui, selon son papa, vient de réussir l’exploit de créer 14 millions de nouveaux emplois dans un pays qui n’en rapporte que…six millions. Mais bon, nous ne sommes pas à huit ou dix millions près, quand même. Ces gens sont accoutumés à penser en milliards, on ne va pas les embêter au sujet des pièces jaunes).
Bref, Trump a accueilli son “bon ami” Erdogan à Washington. Ils n’ont pas cru utile de tenir la traditionnelle conférence de presse conjointe. Il faut croire que Jared et Berat étaient encore en train de verser de l’huile sur les eaux démontées des relations compliquées où cette semaine, je te fais la tête, et la semaine prochaine je te nomme mon meilleur ami du jour – vous savez, ces pseudos querelles et réconciliations qu’il faut bien mettre en scène de temps en temps pour le bénéfice des médias pendant que les contrats sérieux se règlent entre quatre-z-yeux.
Mais, le peu que je sais de Mamie Eyan, je parie qu’en matière de “kurdes heureux” elle me parlerait de petites filles comme Dersim que Zehra Dogan a connu en prison, car Dersim y vit avec sa mère. Dans Nous aurons aussi des jours heureux, Zehra écrit: “Tous les jours matin et soir, lorsqu’on nous compte comme des moutons, Dersim se réfugie entre les jambes de sa mère, yeux grands ouverts, et scrute les gardiennes avec étonnement. C’est peut-être à ces femmes en bottes noires qu’elle associe l’emprisonnement; qui sait? Voir que les repas sont servis par un guichet tous les jours aux mêmes heures, que le pain est distribué. S’habituer à communiquer à travers un regard d’égout. Mener une vie toujours au même endroit et réglée comme du papier à musique. Tu peux imaginer quel manque énorme ce doit être pour un bébé de ne pas voir les arbres, la montagne, les étoiles.”*
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C’est très triste à dire, mais il y a pire: on peut naître apparenté à Erdogan ou a Trump et ça, c’est sans doute rédhibitoire, une condamnation à perpétuité.
*Zehra Dogan, Nous aurons aussi des jours heureux, écrits de prison traduit du truc par Naz Öke et Daniel Fleury, éditions des femmes Antoinette Fouque, Paris 2019
As happy as a Kurd in a Trump speech –
Does Mamie Eyan read English? If so, does she have access to The New York Times? I don’t know. If she does, she will certainly have loved the moment where the President of the United States, hosting the President of Turkey tells us there are Kurds in Turkey. Oh? Yes, he says, there are Kurds in Turkey and, he adds,”they’re happy“. Of course, if they’re happy, so are we, n’est-ce pas?
But I bet I know people who are even happier than the Kurds. I mean Erdogan, Trump and their respective sons-in-law. It’s in another article I’m sure Mamie Eyan would love. It tells us all about the excellent relationship between Jared and Berat – Berat, you know, Erdogan’s son-in-law who happens to be his Minister of Finance while Jared is Head-Advisor for Donald (oops, I hope I’m not causing trouble for him with Ivanka who, according to her papa, just managed to create 14 million new jobs in a country that’s recorded …six million. But hey, we’re not going to finagle over an eight or ten million discrepancy. These are folks used to thinking in billions, we won’t come bothering them about loose change.
In short, Trump greeted his “good friend” Erdogan in Washington. They didn’t feel the need for a traditional joint press conference. I guess Jared and Berat were still pouring oil upon the stormy waters of the complex relationship during which, within a week, I’m glaring at you and the following week you are today’s best friend – you know those ersatz quarrels and reconciliations you have to stage from time to time for the medias’ benefit while the serious contracts get negotiated between four eyes.
However, given what I know about Mamie Eyan, I bet that on the question of “happy Kurds” she would tell me about little girls such as the Dersim Zehra Dogan met in jail, for that is where Dersim lives with her mother. In Nous aurons aussi des jours heureux, Zehra writes: “Every day, morning and night, when they count us like sheep, Dersim takes shelter between her mother’s legs and with wide open eyes, she observes the guards with astonishment. Perhaps she associates imprisonment with those women in their black boots; who knows? To see the meals served up out of a wicket every day at the same time, to see the bread handed out. Becoming accustomed to communicating through the exit from a sewer. Leading a life as set and regular as a musical score. You can imagine the tremendous lack for a baby never to see trees, the mountain, the stars.”*
Sad to say but there is worse: you can be born a relative of Erdogan or of Trump and that must be an utterly damning lifetime sentence.
*Zehra Dogan, Nous aurons aussi des jours heureux, écrits de prison traduit du truc par Naz Öke et Daniel Fleury, éditions des femmes Antoinette Fouque, Paris 2019
