
Matière à réflexion –
Le livre de Peter Brook a été traduit en français sous le titre Du bout des lèvres, on ne sait pas trop pourquoi puisque le titre original, Tip of the Tongue, signifie sur le bout de la langue. Pas du tout la même chose. Ça ne donne guère envie de le lire en français. Bref, ceci est ma traduction d’un passage dans sa version originale:
“… à une époque où tout le monde est paralysé depuis si longtemps par des horreurs, comment peut-on horrifier? Lorsque tous les écrans et tant de coins de rue sont saturés de sang, comment le ketchup de tomate peut-il faire quelque effet que ce soit? Il y plus de soixante ans, le public londonien s’évanouissait tous les soirs devant Titus Andronicus et l’ambulance St Jean (SAMU) se tenait à disposition. Une petite scène de torture par Jean-Paul Sartre faisait hurler le public. Il fut un temps où même le mot ‘sanglant’ faisait de l’effet.
Si nous reconnaissons que nous sommes devenus insensibles en raison des stratégies de choc, qu’aucun scandale n’est plus scandaleux, il nous faut faire face à la réalité que le théâtre, surtout pour ses auteurs et ses directeurs, a soudainement perdu l’une de ses armes les plus fiables. À un moment où les thèmes sociaux et politiques devraient – doivent – nous toucher directement, comment pouvons-nous échapper à la banalité de l’évidence, la facilité du scandaleux, la naïveté de la protestation?
Lorsque les temps sont négatifs, il n’y a qu’un seul courant qui aille secrètement contre la marée. Le positif. Le caractère vague du mot lui-même crée un effet négatif et démontre à quel point le positif est difficile à déceler. Mais si son murmure ne se fait pas entendre, non par des platitudes, non par les nobles paroles d’un prédicateur, mais au travers d’une réalité que peuvent apporter des gens de théâtre, il n’a aucune fonction. Nous devons pénétrer dans le ‘Non’ pour trouver le ‘Oui’. Comment?
Si quelqu’un propose une réponse, elle est immédiatement suspecte. Mais nous devons affronter l’énigme.
Au théâtre nous avons eu raison de rejeter les idées confortables et avilies concernant la beauté, l’harmonie, l’ordre, la paix, la joie. Dorénavant de façon expérimentale, directement dans nos espaces, nous devons redécouvrir ce que ces valeurs rebattues contenaient jadis. Un choc qui éveille notre indignation est confortable et vite oublié. Un choc qui nous ouvre à l’inconnu est tout autre chose et l’on se sent plus fort en quittant (le théâtre). Il ne faut pas mépriser le genre ‘grand public’ ( ‘mainstream’), il a une vocation importante. Mais pour nager à contre-courant, nous n’avons qu’un seul instrument pathétique, l’être humain. Trouver les courants vitaux cachés dans cette misère est une tâche énorme.”
Peter Brook est homme de théâtre. Ce qu’il écrit vaut tout autant pour l’écriture destinée à la lecture.
Food for Thought –
In Peter Brook’s Tip of the Tongue*:
“…at a time when everyone has been numbed for so long by horrors, can one horrify? When every screen and so many street corners are drenched in blood, can tomato ketchup have any effect? Over sixty years ago, London audiences at Titus Andronicus fainted nightly and St John Ambulance was in attendance. A tiny torture scene by Jean-Paul Sartre made audiences scream. Once, even the word ‘bloody’ had its effect.
If we recognize that we’ve become numbed by shock tactics, that no scandal is scandalous, then we must face the fact that theatre, especially for its writers and directors, is suddenly losing its most reliable weapon. At a moment when social and political themes are what should – what must – concern us directly, how can we escape the banality of the obvious, the glibness of the outrage, the naivety of protest?
When the times are negative, there is only one current that secretly goes against the tide. The positive. The very vagueness of the word creates a negative reaction and shows how hard it is to detect. But unless its murmur is heard, not through platitudes, not through preachers’ noble words, but through a reality that living theatre-people can bring, it has no function. We must enter the ‘No’ to find the ‘Yes’. How?
If anyone proposes an answer, it’s immediately suspect. But we must face the riddle.
In the theatre, we have rightly rejected cosy and degraded ideas of beauty, harmony, order, peace, joy. Now experimentally, directly, in our spaces, we need to rediscover what these hackneyed values once contained. A shock that awakes our indignation is cosy and is quickly forgotten. A shock that opens us to the unknown is something else and makes us feel stronger as we leave. The mainstream mustn’t be despised, it has a great vocation. But to go against the tide, we have only one pathetic instrument, the human being. Finding the vital currents hidden in this misery is a formidable task.”
Peter Brook is a theatre director. What he writes is just as valid for writing destined for reading.
*Peter Brook Tip of the Tongue Reflections on Language and Meaning, Nick Hern Books, London 2017