Rire en lisant Kafka/Laughing while reading Kafka

Rire en lisant Kafka –

Le moment survient dans une courte nouvelle intitulée « Être malheureux » *- (ah oui, merci, bonjour l’ambiance). Non, attendez, vous allez voir. Donc, le personnage vient de faire la connaissance d’un enfant, entré en coup de vent dans son logement. Il sort de chez lui et croise un voisin de palier dans l’escalier. Ils ont la conversation suivante :

« Vous ressortez déjà, espèce de coquin ? » me demanda-t-il en faisant une pause, les jambes grand écartées sur deux marches.

« Que puis-je donc faire ? » dis-je, « je viens d’avoir un fantôme dans ma chambre.

-Vous dites cela d’un air aussi mécontent que si vous aviez trouvé un cheveu dans la soupe.

– Vous plaisantez. Mais notez-le, un fantôme est un fantôme.

-Très juste. Mais qu’en est-il si l’on ne croit pas du tout aux fantômes ?

– Parce que vous croyez que moi, je crois aux fantômes ? Pourtant, à quoi cela me sert-il de ne pas y croire ?

-C’est très simple. C’est que vous n’avez plus besoin d’avoir peur si un fantôme vient réellement vous voir. »

La nouvelle s’achemine vers sa conclusion ensuite, mais c’est l’endroit où je me suis arrêtée et j’ai ri.

*Franz Kafka, Un artiste du jeûne suivi de Contemplation et Le verdict, traduction de Brigitte Vergne-Cain et  Gérard Rudent, Le livre de poche 1990

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Passons au palier kafkaïen suivant.

Trois écrivains turcs à la foire du livre de Francfort :

« En prison, un de mes codétenus avait demandé le livre d’un auteur. On lui a répondu : “Nous n’avons pas le livre, mais nous avons l’auteur” », raconte  Can Dündar.

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Poursuivons au degré zéro du ridicule où il faut adhérer à une Apologie de la déraison pure pour continuer:

  1. dans sa course vers le toujours plus loin dans le n’importe quoi, un tribunal turc vient de condamner une journaliste (oui, oui, encore une, je sais…mais attendez). La journaliste est condamnée  à deux ans et un mois de prison pour – vous l’aurez deviné – “apologie du terrorisme”. La condamnation se fait in absentia, la journaliste étant de retour à New York. Son employeur? Ce célèbre organe de la pensée marxiste-léniniste, le Wall Street Journal dont on ne saurait dénoncer suffisamment l’orthodoxie toute stalinienne.

2) Le seul mot de terrorisme  permettant en lui-même des triples salto dans le déraisonnable, jugez de  la situation  d’un jeune homme du nom de Deniz Küçükbumin, arrêté en Turquie au cours d’une vague d’arrestations d’étudiants accusés de (devinez? devinez?) “appartenance à une organisation terroriste”.  Emprisonné pendant 8 mois et soumis à des tortures physique et psychologique, Deniz profite d’une libération provisoire  pour s’échapper jusqu’en France et demander l’asile politique.

Asile refusé. Pourquoi. Allez, je vous le donne en mille: il a participé à la distribution d’une revue politique d’opposition que le gouvernement turc qualifie de …oui, le fameux mot qui tue, je n’ose même plus l’écrire. Alors, la France lui refuserait jusqu’au droit d’un recours  devant la Cour Nationale des Droits d’Asile (CNDA) au motif que Deniz…appartient à une organisation terr… terror… bref, qui fait très très peur au gouvernement turc.

Une pétition de soutien à Deniz Küçükbumin circule, adressée au ministre de l’intérieur. Le ministre n’en a cure, me direz-vous.  Qui sait: dans un univers kafkaïen,  parfois  même le bon sens peut faire irruption de manière inattendue.

 

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Laughing while reading Kafka

The moment occurs in a short story titled « Being unhappy » – (gee thanks for the atmosphere. No, wait, you’ll see). So, the character has just encountered a child who’s breezed into his flat. He steps out and meets a neighbor in the stairs. They have the following conversation :

« Already on your way out again, you scoundrel ? » he asked, pausing with his legs splayed wide over two steps.

« What can I do ? » I said, « I just had a ghost in my room.”

-You say that looking as displeased as if you had found a hair floating in your soup.

– You joke. But take good note, a ghost is a ghost.

-Very true. But what if you don’t believe in ghosts at all ?

– Because you think that I believe in ghosts, maybe ? Yet, of what use is it, not believing in them ?

-That’s very simple. It means you no longer need to be afraid if a ghost truly shows up to see you. »

The story moves on to its conclusion after that, but that’s the part where I stopped and laughed.

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Moving on to the next Kafkaiesque level. Three Turkish writers at the Frankfurt Book Fair :

« One of my co-detainees in prison had asked for the book by a certain author. He was told : « We don’t have the book but we have the author », Can Dündar says.

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Next, on to the Degree Zero in the ridiculous. Because, at this point, you have to adhere to an Apology of Pure Unreason to continue:

1. In it’s race to ever greater depths in the ridiculous, a Turkish tribunal just condemned a journalist (yes, yes, another one, I know…but wait). The journalist was sentenced to two years and one month in prison for – you’ve guessed it – “apology of terrorism”. The sentence was handed down in absentia, the journalist having gone back to New York. Her employer? That celebrated organ of marxist-leninist thought, the Wall Street Journal whose Stalinist orthodoxy we will never denounce enough.

2) The very word terrorism allowing for triple saltos in unreasonableness, you may judge of the plight of a young man by the name of  Deniz Küçükbumin, arrested in Turkey during a wave of arrests of students accused of (guess?guess?) “belonging to a terrorist organization”. Jailed for 8 months and subjected to physical and psychological torture, Deniz took advantage of a parole to escape to France and ask for political asylum.

Asylum denied. Why. Come on, give it a try: he participated in the distribution of an opposition publication the Turkish government qualified of …yes, the famous word that kills.  So France would even deny him the right of appeal to the National Court on the Right of Asylum because Deniz would be a member of …a terr…a terror… in short, an organization that frightens the Turkish government very, very much.

 A petition is circulating supporting  Deniz Küçükbumin , adressed to the Minister of the Interior. You will tell me the Minister couldn’t care less. Who knows: in a Kafkaesque universe,  even common sense can erupt unexpectedly at times.

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