Neige

J’ouvre au hasard – chose que je fais souvent quand un livre m’appelle depuis les rayons de ma bibliothèque:

“La télévision rallumée, Turgut Bey commença à passer d’une chaîne à l’autre au moyen de la télécommande. Ka did en murmurant aux filles que Kars était un lieu exceptionnellement silencieux.

‘Parce que ici nous avons même peur de nos propres voix, enchaîna Hande.

-Ça, c’est le silence de la neige’, dit Ipek.

Avec un sentiment de défaite, tous regardèrent longtemps la télévision, alors qu’on passait sans arrêt d’une chaîne à l’autre. Sous la table, la main de Ka rencontra celle d’Ipek; il pensa alors qu’il pourrait passer ici toute sa vie avec bonheur, le jour à végéter dans un petit boulot, et le soir à regarder la télévision reliée à une antenne parabolique, avec cette femme, main dans la main.”*

***

Cette tension constante, entre les désirs les plus simples, une sorte de nostalgie de l’engourdissement heureux dans un cocon un peu étouffant, certes, mais chaud et familier. Et la confusion la plus totale allant jusqu’à la sidération quand le monde extérieur fait irruption avec ses cris, ses coups, ses publicités débiles et ses images monstrueuses. L’écriture se situe quelque part sur la ligne de crête entre ces deux pôles. Parfois, pour raconter la paix, il faut peut-être utiliser tous les autres mots qui viennent, sauf celui-là justement. À ce sujet, me revient une phrase du grand poète irlandais William Butler Yeats:

“Only that which does not teach, which does not cry out, which does not persuade, which does not condescend, which does not explain, is irresistible.” (Seul est irrésistible ce qui n’enseigne pas, ne s’exclame pas, ne cherche pas à convaincre, ne fait preuve d’aucune condescendance, n’explique pas.)

Vaste programme, comme aurait dit l’autre. Comment dire l’indignation quand elle nous ébranle jusqu’à la moelle ,jusqu’à nous couper le souffle? La rage? L’impuissance? La colère ou la joie? Comment les faire ressentir aux autres par la seule force des mots?  Peut-être est-ce pour cela que l’écrivaine Asli Erdogan a écrit quelque part qu’elle passerait peut-être toute sa vie à courir après le mot juste. Vaste, vaste programme. Une course insensée qui en vaut bien d’autres, oh oui.

”  …si ça gonflait les ventes de mon journal, pourquoi n’écrirais-je pas la vérité? Mais de toute façon la police ne m’autorise pas à publier la vérité. Nous avons cent cinquante lecteurs natifs de Kars à Ankara et à Istanbul. Alors nous exagérons le succès et les richesses qu’ils ont accumulés là-bas, nous leur cirons les pompes, et nous écrivons ce qu’il faut pour qu’ils renouvellent leur abonnement. En plus, ils finissent par y croire, à ces mensonges; mais c’est une autre affaire.’ Il éclata de rire.”*

***

*Orhan Pamuk, Neige, traduit du turc par Jean-François Pérouse, Gallimard, collection Folio 2005

 

Leave a comment